— Et le reste que nous ne savons pas. Vilain chapitre celui-là.
— Tiens, compte, Marguerite, nous voilà près de deux cents, et dire que Bordeaux, Toulouse, Aix, Nancy, Caen, vont en envoyer d’autres. Comment veux-tu que j’aie la moindre espérance de réussir ; je n’ai pas le feu sacré moi, c’est par raison que je désire entrer à Sèvres ; tu sais que mon tuteur ne trouve pas Henri assez riche pour deux. Il veut que je puisse gagner ma vie au besoin ; sans cette nécessité-là, j’aimerais mieux bercer un marmot et regarder le père travailler, que de venir, ici, résoudre des équations.
— C’est bien là aussi ta destinée, ma Lolotte, je ne te vois pas pontifiant dans une chaire de professeur ; tu es faite pour devenir une adorable épouse. Comme tu le rendras heureux, ton sculpteur ! patience va, après l’agrégation, dans trois ans, tu trouveras le nid tout prêt !
Moi, je n’ai pas au cœur d’amour qui me réconforte. J’avais ce matin une telle angoisse que j’ai été mettre une rose sur le tombeau de sainte Geneviève. Voilà le seul « piston » que je puisse avoir, encore ne suis-je pas bien sûre que le fameux proverbe dise vrai : le Ciel est si loin à présent.
— Oui, Marguerite, tu seras reçue ; tu dois être reçue, parce que tu le mérites. Aucune de ces jeunes filles n’a travaillé plus que toi, et aucune d’elles n’a ton âme belle et pure. Ta prière à sainte Geneviève me rappelle ce pauvre innocent de chez nous, qui ramassait les roses à la procession, pour les offrir, agenouillé, à la femme la plus belle. Je ne sais pas ce qu’il espérait, mais la Dame du Paradis sait bien ce que demandait ta rose. Je t’assure qu’elle t’exaucera.
— Si tu disais vrai… Et Marguerite encore plus émue serra tendrement la main de son amie. — Je rêve d’une vie si chaste, si laborieuse ! Savoir, comprendre, aimer toutes les merveilles que je devine autour de moi… Être à Sèvres ! comme ce mot rayonne dans l’avenir ; toute petite, déjà j’aimais l’École ; il me semble à présent que je suis sur une barque, que les voiles se tendent, se gonflent. Enfin, elle va prendre le vent… — et murmurant pour elle-même, — voilà le soleil…
A l’horloge, huit heures sonnent ; vite les deux jeunes filles s’embrassent. Les portes s’ouvrent, un huissier commence l’appel. C’est une scène indescriptible ; les mères gémissent, les aspirantes s’affolent, quelques-unes défaillent. Les hommes agitent violemment leurs chapeaux.
Mesdemoiselles A, B, C, D, etc…
Présent, présent, présent… autant de mots, autant d’intonations différentes. Les aspirantes disparaissent une à une, s’engouffrent dans le vieil escalier de bois. On entend de moins en moins les mères, les sœurs, qui de la cour crient encore :
— Adèle, as-tu ta mélisse ?