Renée Diolat, agrégée des lettres, professeur au lycée de Mamers, à ses amies de Sèvres.
« Mamers, 18 décembre.
» Ah ! ah ! ah !… laissez-moi rire un peu. Je n’aurais jamais cru que la pudibonderie de province pût aller jusque-là !
» Ma propriétaire vient d’entrer dans ma chambre, mes chemises de nuit d’une main, mes pantalons de l’autre, reniflant avec horreur mon parfum d’iris. Elle a tout jeté par terre, déclarant : qu’elle ne laverait pas ces « choses » comme en portent les femmes de café-chantant !
» Depuis qu’elle sait l’usage d’un « tub », elle me refuse l’eau chaude. Il n’y a pas d’établissement de bains ici ; il faut donc attendre les vacances pour me laver.
» Je vous entends faire chorus, et crier « A la porte ! à la porte ! » Mais je ne peux pas m’y mettre, moi, à la porte, personne ne me recueillerait : les professeurs du lycée de jeunes filles sentent trop le fagot.
» Il a fallu l’appât de 100 francs de pension, pour que ces gens, un tailleur et une giletière, consentissent à me loger et à me nourrir. Par dessus le marché, la vieille essuie la poussière de mes lettres, jusqu’au fond des tiroirs ; au besoin elle pourrait me donner des nouvelles des miens.
» Leur table sent l’auberge : un pichet de cidre, une écuelle qui devient un plat ; du gras-double fort souvent. La vieille l’adore, et me réserve pour ces jours-là quelques réflexions du goût de celle-ci :
» Dites donc, not’ demoiselle, faut pas vous gêner ; si vous suez des pieds, je vous donnerai des p’tits chiffons qui m’servent, les miens quasiment mouillent le plancher.
» N’est donc pas bon ce gras-double que vous n’el mangiez pas ? sauf le respect que je vous dois, passez-moi vot’ assiette.