Vous parlez toutes comme des égoïstes, et je sais bien ce que pense, dans son for intérieur, le dilettantisme d’Hélène, satisfait d’une comédie mondaine.

Aristocrates que vous êtes ! comme je ferais bon marché de vous. Oubliez-vous que votre cœur doit battre pour autre chose, que votre devoir suprême est de prendre en pitié la misère de vos frères. Vous n’entendez donc pas cette rumeur qui va bouleverser le monde ! Quand la révolution sociale ébranle tout, vous pensez mariage, et dans le mariage, vous vous reposez d’avoir décrassé pendant seize heures, chaque semaine, la cervelle de vos élèves !

Non, non, ajouta-t-elle, fanatisée, sa figure vulgaire enflammée presque d’une colère sainte, vous devez compte de votre intelligence, qui est une force nouvelle, au peuple. C’est à lui, non aux bourgeois qu’il faut aller, il est le maître, mais un maître malheureux, qui attend de nous, ses servantes, la bonne parole.

Quand d’autres ont le cœur déchiré, pouvez-vous parler d’affaiblissement de l’esprit ! d’exaspération des sens !

L’esprit ne compte pas, il y a que le cœur.

Des sens ! mais nous autres, les intellectuelles, comme vous vous laissez appeler, nous n’en avons pas !

— A qui le dites-vous, Marianne, soupira Isabelle, en détournant les yeux.

— Mes compliments, Marianne, dans dix ans d’ici, on vous retrouvera à la sociale, vous présiderez un club de femmes. Vous avez l’air sincère, au fond, vous êtes une brave fille, et ça me va, moi, de rencontrer ici de l’énergie et du fanatisme. Allons, vous recruterez des adhérentes à votre religion, quand vous serez professeur, mais laissez-moi vous dire, qu’ici ça ne prend pas. Nous autres, même une bohème comme moi, nous sommes d’invétérées bourgeoises ; le goût de l’individualisme est le plus fort, chez une femme comme la Sèvrienne, qui a beaucoup lu, beaucoup réfléchi, sans avoir trouvé de temps pour aimer.

Je persiste à croire que la femme professeur, telle qu’elle existe aujourd’hui, est un monstre, un monstre malheureux lui aussi. Le plus cruel de notre vie, ce ne sont point ces tiraillements administratifs qu’on retrouve partout.

Mais c’est l’antinomie entre notre indépendance d’esprit et notre esclavage de corps.