JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
Dimanche 12 avril.
Rouvre-toi cher journal : je n’ai pas fini de souffrir.
Quel spectacle terrifiant j’ai eu sous les yeux depuis Sèvres jusqu’aux Moulineaux. La crue de la Seine est énorme, par endroits, le fleuve touche le talus du chemin de fer.
Du côté de Paris, l’eau est visqueuse comme une chair pourrie ; du côté de Sèvres, profond miroir d’étain ou de plomb, elle étincelle.
Aucun sillage ne la meurtrit, aucune hélice n’ose déchirer ce corps fluide, où s’étouffent les clameurs ; mais que de souffrances crispent ces flots, qui si doucement coulaient.
La Seine fonce devant elle, dévore les prés, goulûment, comme un fauve exaspéré par un trop long jeûne, sans autre bruit, que celui d’une langue monstrueuse qui laperait la terre.
Les îles s’enfoncent, les pontons ballottent, les épaves se heurtent aux barrages des arbres, noyés pacifiques, dont l’eau arrache les branches, tue les bourgeons frémissants.
Sur le ciel infiniment gris, les corbeaux tourbillonnent, tourbillonnent, traçant sur les nuages, gonflés comme des tombes fraîches, le signe noir d’une croix funèbre. C’est une tristesse de mort, qui endeuille jusqu’aux maisons.
Quel jour pour le revoir !