Huit ans s'étaient écoulés depuis le serment de Marie. Son fiancé avait noblement répondu à son religieux enthousiasme. La tour de l'église de Norrey s'élevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus élancés.

Rien de mieux ordonné que l'ensemble de l'édifice ; rien de plus élégant, de plus achevé que ses moindres détails. On n'y voyait pas les lourds et massifs piliers de l'époque romane ; on n'y voyait pas les formes contournées, les tours de force qui, plus tard, caractérisèrent l'architecture dite flamboyante. C'était un des types les plus heureux de cette belle période du treizième siècle, dont la Sainte-Chapelle est l'idéal. Là, tout est si bien prévu que l'oeil n'est blessé par aucune défectuosité ; tout est si bien à sa place, qu'on ne saurait ajouter ni retrancher le plus petit ornement sans nuire à l'effet général. Les colonnettes s'élancent légèrement, des deux côtés du choeur, pour se rejoindre à la voûte et s'y épanouir en un gracieux bouquet, comme ces fusées qui décrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par une gerbe de feux du Bengale. La ténuité des piliers ne vous cause aucun effroi ; car ils sont aussi solides qu'élégants. Ils ne ressemblent pas à ces géants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des jambes amaigries, mais à ces hommes bien proportionnés, dont chaque partie du corps s'est logiquement développée.

Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau et de l'utile, voilà ce qui fait le charme et le prix de la petite église de Norrey.

Au moment où nous retrouvons François, le jeune maître de l'oeuvre était au milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de lui, sans que l'idée de les surveiller ou d'écouter leurs propos vînt troubler sa rêverie. Appuyé contre un bloc de pierre, les yeux fixés sur le corps carré de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que l'édifice fût dignement couronné, le jeune homme semblait abîmé dans de profondes réflexions. Une expression de mortelle tristesse était répandue sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage ; et il demeurait, les bras croisés, immobile, et dans un morne accablement. Son travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs n'avait-il pas été la source ?

Huit longues années s'étaient passées depuis la promesse de Marie. On lui avait défendu de la voir. La pauvre fille était enfermée ou surveillée. Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors de la maison. Impossible de le fléchir, impossible même de parvenir jusqu'à lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs reprises, François avait envoyé sa mère chez le maître de l'oeuvre de Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas l'écouter et lui ferma sa porte. Hélas ! la pauvre femme n'eut point l'occasion de tenter une nouvelle épreuve ; une courte maladie l'enleva à l'affection de son fils.

Ce fut pour François le plus affreux des malheurs. Privé de l'amour de Marie, privé des consolations de sa mère, il eut un horrible vertige, en se sentant réduit à ses seules forces morales. Pas un être qui s'intéressât à lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la nourriture du coeur ; personne à aimer !

Le jeune homme fut arraché à ses sombres pensées par une petite altercation qui venait de s'élever entre ses ouvriers.

— J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de s'exténuer à polir des cailloux, pour que le diable s'amuse à les mettre en morceaux.

— Ma foi ! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier.

— Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'église cette nuit ? demanda un troisième.