La jalousie de Pierre Vardouin s'était réveillée, plus active, plus effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de haïr François de toutes les forces de son âme. Il embrassait dans son inimitié tout ce qui pouvait porter quelque intérêt à son ancien apprenti. Il lança un regard terrible à sa fille et sortit en blasphémant.

Marie profita de son absence pour s'abandonner librement à sa douleur. Il était trop évident à ses yeux qu'elle n'avait plus à espérer que dans la miséricorde de Dieu. Elle attendit avec résignation le retour de son père. Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot ne fut échangé entre le père et la fille. Marie retenait à peine ses sanglots.

Cependant la nuit commençait à remplir tout de son ombre, et l'heure du rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilége si elle n'eût pas tenté l'impossible pour aller donner des consolations à François. Elle sentait elle-même le besoin de pleurer avec lui. Son père sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience fébrile les moindres mouvements du maître de l'oeuvre.

Enfin il se leva de table plus tôt que de coutume, prit son manteau et descendit l'escalier avec précipitation.

Au bruit épouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du degré d'irritation de son père. Elle s'approcha de la fenêtre et le suivit des yeux aussi longtemps que l'obscurité le lui permit. Puis elle se demanda par quels moyens elle parviendrait à s'échapper de la maison. Ses mouvements indécis témoignaient du peu de succès de ses recherches. Soudain le feu de la résolution brilla dans son regard ; elle prit la lampe et descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se levèrent vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance.

— Mes pressentiments ne m'ont pas trompée ! s'écria-t-elle. Dans sa colère, il a oublié ses précautions habituelles... Je suis libre !

En même temps elle attirait la porte, qui gémit péniblement sur ses gonds.

— Il me tuera peut-être à mon retour, pensa-t-elle, mais François va savoir que je l'aime encore !

Et la courageuse fille se mit à courir dans la direction du village de Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher à sa rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta précipitamment de côté et chercha une cachette derrière une haie d'aubépine.

Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps à autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisées, brillante comme un miroir d'argent qui réfléterait les rayons du soleil. Au moment où Marie se croyait le mieux à couvert, un des gros nuages se déchira, et des flots de lumière se répandirent sur la route et sur la campagne.