Ils lui serrèrent une dernière fois la main, lui dirent un dernier adieu et se remirent tristement en route.
L'HÔTEL FORTUNÉ
I
Le Rêve.
A moitié route environ de Caen à Bayeux, le voyageur qui se dirige vers cette dernière ville rencontre sur la droite, au bas de deux côtes assez roides, une maison dont la façade, tournée du côté du chemin, regarde une prairie qui semble s'étendre à perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le site n'a rien d'enchanteur ; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les yeux de l'aspect monotone des terres en labour.
Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui sépare la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentée par un petit ruisseau, les canards jouissent des délices du bain, tandis que les porcs, moins délicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou replié et caché sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue auprès de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris avant de lui donner le dernier coup de dent. Auprès de la barrière, c'est un chien de garde qui tend sa chaîne en aboyant.
Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un âne ne semble préoccupé que du soin de se laisser vivre. Il rêve, bien décidé à n'abandonner sa méditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence. Mais voilà que l'apparition de la redoutable maîtresse Gilles vient jeter l'alarme dans son coeur. Rien à l'extérieur ne trahit son émotion ; il demeure impassible. Mais tout porte à croire qu'il a perdu le fil de ses idées ; l'étude de la philosophie exigeant une parfaite possession de soi-même.