— Vous êtes bien fière maintenant ! continua Françoise avec un méchant sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine que moi ; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.
Élisabeth détourna la tête, car elle se sentait horriblement rougir. Elle s'éloigna le plus vite possible, entraînant Jacquot qui ne comprenait rien à ce changement subit d'allure. Françoise la poursuivait encore de ses railleries. Élisabeth hâta le pas et, lorsqu'elle fut arrivée près de la barrière de l'herbage où reposaient ses vaches, elle se prit à pleurer amèrement.
— Mon Dieu, que je suis malheureuse ! dit-elle : me voilà forcée de rougir devant Françoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis donc perdue ! je n'ai plus qu'à mourir, si, malgré mes précautions, je n'ai pu cacher... Mon Dieu ! mon Dieu ! que vais-je devenir ?
Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches qui l'avaient aperçue, près de la barrière, et attendaient impatiemment qu'on vint les débarrasser de leur fardeau.
— Les pauvres bêtes ! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent ? se dit Élisabeth.
Elle essuya ses larmes, ouvrit la barrière et entra dans l'herbage, suivie de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pré la largeur de sa langue. Les vaches quittèrent le bas de l'herbage pour venir à la rencontre de la jeune fille. Élisabeth vit une preuve d'attention dans cet empressement, qu'il était plus simple d'attribuer au besoin qu'elles ressentaient d'être délivrées du trop plein de leurs mamelles. Mais au coeur blessé tout est sujet de consolation, et ceux qui ont à se plaindre des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe guère à son chien que pour lui jeter, d'une façon peu polie, les quelques bribes qui composent son dîner ; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal délaissé devient un bon serviteur ; on s'aperçoit alors, mais alors seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allégresse ou de désespoir ; on aime sa taciturnité et ses airs mélancoliques ; on le rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus délicats de sa table, on le caresse affectueusement ; on lui parle même de ses maux, comme s'il pouvait vous comprendre. Ces vers :
« O mon chien ! Dieu sait seul la distance entre nous ;
Seul, il sait quel degré de l'échelle de l'être
Sépare ton instinct de l'âme de ton maître !... »
ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eût pas été malheureux. Élisabeth obéissait donc à cette loi mystérieuse de notre être, qui nous fait trouver, aux temps de persécution, un véritable plaisir dans la société des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et l'idée ne lui était pas encore venue que ces pauvres bêtes lui étaient reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait qu'elles la regardaient avec affection ; elle passait la main sur leur museau humide, elle leur parlait comme à de vieilles amies dont elle aurait méconnu jusque-là les bons sentiments.
— Pauvres bêtes ! disait-elle ; vous, du moins, vous ne faites de mal à personne.
Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevée, lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'âne portait sur son dos, Élisabeth s'aperçut que Jacquot était allé brouter les jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler, crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du côté de l'animal indocile. Mais bientôt ses forces la trahirent ; car le terrain allait en montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande lassitude qu'elle se coucha sur le côté, son bras gauche replié sous sa tête. Une brise chaude courait dans les herbes, après avoir passé dans les grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui viennent mourir au rivage ; un doux bourdonnement d'insectes s'échappait des haies voisines ; la terre était brûlante, l'air était rempli de vagues murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas à s'endormir sous la voûte d'azur.