Deux fois il fit le même geste et poussa le même cri. Mais la maison ne sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, après avoir caché la petite croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville.

Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait déjà les réverbères, dont les lanternes huileuses se balançaient, avec un grincement sinistre, et faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires façades des maisons. Les bruits de la fête avaient cessé. Tout était rentré dans le silence. On n'entendait guère que le pas sonore du promeneur attardé qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de paisible ou de craintif s'était prudemment renfermé derrière une porte bien close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur même de la cité, dans une des salles basses de l'ancien évêché. C'était là que se donnaient rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville.

Barbare n'avait pas oublié la recommandation que lui avait faite le président de la société populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu manquer à l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas dans une disposition d'esprit à rechercher la solitude. Dans les temps de révolution, l'amour, — ce sentiment raffiné qui trouve tant de charmes à se replier sur lui-même et qui met tant de complaisance à caresser même la pensée d'un revers, — l'amour semble se ressentir de la fièvre des passions politiques. Il fuit la rêverie, il marche, il court vers le but et, s'il éprouve un échec, il demande à la vie publique un instant d'oubli et de distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hâte vers l'ancien évêché.

Son entrée dans la salle du club fut un vrai triomphe.

— Vive Barbare ! cria la foule.

— Ah ! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il paraît qu'on n'a plus envie de me hisser à la lanterne. Le moment serait pourtant mieux choisi que tantôt. Car vous êtes bien mal éclairés !

Un éclat de rire général accueillit cette saillie, et chacun montra en plaisantant à son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au pied de l'estrade où montaient les orateurs.

— Citoyen Barbare, répondit une voix énergique, si la République n'a pas le moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volonté des patriotes. Nos fils, qui sont à la frontière, n'ont pas de souliers pour marcher à l'ennemi ; nous n'avons pas le droit d'être difficiles, et nous saurons défendre les intérêts de la patrie avec les seules lumières de notre raison.

— Bien répondu ! dit la foule.

Le jeune homme tressaillit ; car il venait de reconnaître la voix de l'homme auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serrés des auditeurs et s'approcha respectueusement du magistrat populaire.