— En revenant ce matin de voir nos blés, dit Germain, j'ai rencontré Élisabeth dans l'herbage où sont les vaches ; elle était étendue à terre et dormait profondément...
— C'est probablement pour dormir qu'on l'a louée !
— Elle s'est réveillée à mon approche et m'a dit qu'elle était souffrante.
— Toujours l'excuse des paresseux !
— Et comme elle avait grand'peine à marcher, je n'ai cru faire que mon devoir en l'engageant à monter sur Jacquot.
— Malgré ma défense !
— Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait tout autant à ma place, si vous aviez vu sa pâleur et son abattement ; car je vous sais bon coeur.
— Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur !... on en abuse assez ! répondit la fermière qui ne parut pas tout à fait indifférente à ce compliment.
Germain s'imaginait avoir gagné la cause d'Élisabeth. Malheureusement maître Gilles, qui avait observé de la fenêtre de la cuisine ce qui se passait dans la cour, eut la fâcheuse idée de venir se mêler au débat. A la vue de son mari, la fermière se rappela la discussion qu'elle avait eue avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune puissance humaine n'eût été capable d'arrêter le débordement de paroles qui sortit de sa bouche.
— Bon ! voilà l'autre, maintenant ! s'écria-t-elle en lançant à son mari un regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes ! Mon fils et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me faire mourir ainsi à petit feu, mettez-moi à la porte de chez nous !... Vous pourrez alors garder votre Élisabeth, puisque vous avez besoin de cette fille-là pour vivre... Oui, oui ! c'est une excellente créature ; elle n'est pas paresseuse, elle n'est pas malhonnête, elle ne vole pas ses maîtres, c'est la brebis du bon Dieu !... Allez donc l'embrasser, Germain ; épousez-la même, si bon vous semble ; et vous, maître Gilles, chassez-moi de la maison, j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la voleuse, c'est moi qui suis la fainéante !... Voyons, poussez-moi sur le chemin et tâchez de vous remuer un peu !