— C'est encore vrai, dit le fermier.
— Eh bien ! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garçon, vous ait donné une fille...
— Ça m'aurait mieux convenu ! interrompit maîtresse Gilles.
— Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvreté et que votre fille soit obligée pour vivre de se louer comme servante dans une ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en aperçoit, il l'aime, il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'écoute pour son malheur à elle... Que doit faire le fils du fermier ?
— Si ce garçon-là a du coeur, dit maître Gilles, il doit en faire sa femme.
— Et si son père s'y oppose ? demanda Germain.
— Il aurait tort, répondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute, gronder son fils ; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de la jeune fille.
— Eh bien, mon père, grondez-moi ! dit Germain en fondant en larmes et en tombant dans les bras du vieillard ; car le fils du fermier c'est moi, et la servante c'est Élisabeth.
Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse émotion. Cette confidence renversait bien des projets ; mais les beaux rêves qu'il avait caressés s'évanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire place aux sentiments d'honnêteté qui faisaient le fond de son caractère ; et le pardon s'échappa de ses lèvres avec le dernier baiser qu'il donna à son fils.
Cependant, maîtresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de l'apologue pour en comprendre la moralité ; car les femmes, dans quelque milieu social que le sort les ait placées, surpassent de beaucoup les hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude à deviner les choses les plus impénétrables, pour peu qu'il s'y mêle de l'amour ou tout autre sentiment délicat. Elle n'eut pas plus tôt entendu les premiers mots de la confidence que, sans s'inquiéter de la détermination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la maison. Elle monta à sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix écus dans sa main et redescendit quatre à quatre les marches de l'escalier. Son visage, si coloré d'ordinaire, était presque pâle et ses lèvres tremblaient. Élisabeth était toujours assise sur le banc de pierre et pleurait. Maîtresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle écarta brusquement les mains, et lui jeta les pièces de monnaie sur les genoux.