VI
Le Pont de cordes.
Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauvé deux fois la vie, il se mit à courir à toutes jambes. Il traversa rapidement une partie de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Athéniens la victoire de Marathon, il entra, tout pâle et tout couvert de sueur, dans la salle des délibérations du conseil.
On allait lever la séance.
Mais, à l'arrivée de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant lui, et le jeune homme put se présenter assez à temps pour qu'on lui donnât audience.
— Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voilà trois jours que vous avez promis une récompense à celui qui enlèverait les croix qui dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un vieillard infirme, personne n'a répondu à votre appel ! C'est une honte pour votre ville, et je demande pour moi le périlleux honneur d'arracher ces emblèmes de réprobation.
Les applaudissements éclatèrent de tous les points de la salle, et la proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme.
Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui fournirait tous les instruments nécessaires pour mener à bonne fin son entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque expédition.
L'enlèvement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'église, ne présentait pas de grandes difficultés ; Barbare l'accomplit dès le lendemain sans encombre. Il n'en était pas de même des deux tours qui se dressaient, en pyramides gigantesques, des deux côtés du portail principal de la cathédrale. L'une d'elles était alors inaccessible, et celle qui regarde le Nord était à peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre impunément l'escalade. Mais Barbare était doué d'une agilité merveilleuse et d'un sang-froid à toute épreuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir au-delà du danger. Il porta des planches, une à une, jusqu'au sommet de la tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine aisément avec quelle avidité la foule suivait, d'en bas, les moindres mouvements de cet étrange aéronaute.
Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se répandit dans la ville que Barbare allait opérer son ascension définitive. Quoique la fureur des paris ne fût pas encore importée d'Angleterre, grand nombre de gens avaient engagé de gros enjeux pour ou contre le succès de cette audacieuse entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse étonnante dont Barbare avait déjà fait preuve ; les autres calculaient toutes les chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours.