LE MAÎTRE DE L'OEUVRE
PROLOGUE
Les deux touristes.
Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen à Bayeux, venait de s'arrêter à Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens sautèrent de l'impériale plutôt qu'ils n'en descendirent, emportant avec eux tout leur bagage : un sac en toile, un bâton, un album ; avantage inappréciable qui n'appartient qu'aux célibataires.
A peine arrivés, nos voyageurs se dirigèrent vers l'église avec un empressement qui dénotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du moins un goût prononcé pour l'archéologie. Ils firent le tour du monument ; en visitèrent l'intérieur, et sortirent bientôt pour se consulter sur l'emploi de leur journée.
— Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus faim de beefsteak que d'architecture.
— J'allais te faire la même réflexion, répondit l'autre. Il faut déjeuner au plus vite.
Tous deux se précipitèrent dans la cuisine de l'hôtel du Grand-Monarque et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se dressent, les mâchoires s'entrechoquent, le silence le plus complet s'établit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attablés dans l'hôtel du Grand-Monarque, et ce qu'ils se proposent de faire.
Le premier répond au nom de Léon Vautier. Ses traits ne sont pas précisément réguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence. S'il sourit devant vous, vous comprenez immédiatement que vous ne parlez pas à un sot. Sorti de l'école des Beaux-Arts, Léon Vautier avait travaillé sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment où nous le rencontrons, il venait d'être chargé par la commission des monuments historiques, instituée près le ministre de l'intérieur, de l'inspection de quelques-uns des édifices religieux de la Basse-Normandie.