I
Pierre Vardouin
Tandis que saint Louis régnait à Paris, Pierre Vardouin goûtait à Bretteville les douceurs d'une royauté non contestée. A coup sûr il n'eût pas été le second à Rome, mais il était certainement le premier dans son village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de quelle vénération on entourait ce grave personnage. Il était : Maître de l'oeuvre. C'était ainsi qu'on désignait les architectes avant le seizième siècle. Les moindres détails de l'ornementation et de l'ameublement étant aussi bien de son ressort que la construction des édifices et la direction des travaux, le maître de l'oeuvre devait joindre à une étude approfondie de son art des connaissances vraiment encyclopédiques. A lui de bâtir les châteaux forts des seigneurs ; à lui de bâtir les monastères et les églises. Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractère sacré, presque sacerdotal. Aussi les maîtres de l'oeuvre partageaient-ils souvent les honneurs réservés aux nobles et aux abbés. On plaçait leurs tombeaux dans l'église qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors qu'aux personnes divines.
Mais il y avait une autre cause à la renommée de Pierre Vardouin. Les moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps ; mais les préjugés, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les variations du calendrier. Que le treizième ou le dix-neuvième siècle sonne à l'horloge du temps, les sept péchés capitaux n'en sont pas moins à l'ordre du jour. On accepte une réputation faite, parce qu'on ne se sent pas de force à lutter contre l'opinion générale ; mais si votre voisin a du talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire ; vous vous feriez tort à vous-même plutôt que de servir à son élévation. Il est très-difficile d'avoir du mérite dans la ville qui vous a vu naître.
Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime, parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance, on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait fait son apprentissage ; mais il s'était établi tout à coup à Bretteville, se faisant précéder d'une réputation plus ou moins méritée, répétant à qui voulait l'entendre qu'il avait travaillé sous les maîtres les plus illustres et émerveillé les gens du métier par son bon goût, ses nouveaux procédés et l'élégance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le théâtre de ses triomphes ? Pourquoi s'enterrait-il dans un village à peine connu ? On ne se le demandait même pas. Il fit si bien son apologie, vanta si habilement ses connaissances, que son éloge fut bientôt dans toutes les bouches. Chacun proclama son talent.
Les notables de Bretteville, entraînés par ce concert de louanges, et prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu, demandèrent comme une grâce au nouvel arrivé d'achever l'église du village. Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de grand coeur des propositions qui venaient flatter si à propos sa vanité. Il s'installa donc avec sa fille et les maîtres ouvriers dans la maison dite de l'oeuvre, qu'on plaçait habituellement dans le voisinage de l'édifice en construction.
S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il possédait assez bien les ressources du métier et savait remplacer, par la pratique et l'expérience, ce qui lui manquait en théorie ou en largeur de vues. Il se mit ardemment à l'ouvrage, ne songeant guère à travailler pour la gloire de Dieu, mais désirant frapper l'esprit de ses nouveaux concitoyens et agrandir sa renommée. Son nom était gravé sur sa porte avec cette orgueilleuse inscription : vir non incertus, l'homme illustre ! empruntée à Gilabertus, architecte de Toulouse.
La tour s'élevait, s'élevait à vue d'oeil et commençait à dominer tout le village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenêtres ou de son jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux échafaudages. La plupart, n'osant porter un jugement sur ce qu'ils étaient incapables de comprendre, se contentaient d'admirer sur la foi de la renommée de Pierre Vardouin. Le maître de l'oeuvre ne trouvait pas partout la même indulgence. Les esprits forts de l'endroit, — ces gens qui aiment à critiquer en raison directe de leur ignorance, — parlaient déjà librement sur son travail à mesure qu'il approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui vomissaient l'eau du sommet du corps carré ; la flèche ne s'annonçait pas bien, elle était trop massive, elle ne s'élançait pas gracieusement dans les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas à huis clos ou à voix basse ; car le désir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cédât à personne sous le rapport du contentement de soi-même, bien qu'il fût convaincu de sa supériorité, il fut blessé au coeur par ces critiques malveillantes.