— Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous quelqu'un pour vous aider ?
— C'est cela ! grommela le vieillard avec humeur ; je ne suis plus propre à rien ! Vite, il faut faire place à un successeur ! Aujourd'hui, l'imbécillité ; demain, la tombe !
— Je prie assez le bon Dieu et sa douce mère, ma patronne, pour qu'ils me fassent la grâce de vous conserver longtemps.
— Je préférerais la mort à une vieillesse honteuse !
— Vous blasphémez, mon père, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus ? ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop exigeante ? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas épuiser vos forces par un travail opiniâtre, de confier à quelque personne intelligente une partie de vos entreprises.
— Voilà justement la difficulté. Qui choisir ? Philippe, Robert, Ewrard ? Ils ne manquent pas d'adresse ; ce sont d'excellents tâcherons, de bons tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander des projections sur parchemin ou des tracés sur granit, et vous verrez la belle besogne qu'ils vous feront ! Toi, ma fille, tu parles fort à ton aise de choses que tu n'es pas capable d'apprécier. J'ai des ouvriers, des hommes qui exécutent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit d'inventer. Voilà ce qui me condamne à faire tout par moi-même.
— N'oubliez-vous pas quelqu'un ? dit Marie en rougissant.
Le maître de l'oeuvre jeta un regard perçant sur sa fille et ne put s'empêcher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais, feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les yeux fixes, comme un homme qui cherche à rappeler ses souvenirs.
— Celui qui a ciselé la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie.
— Je ne me souviens pas...