— Nous verrons ! répondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille.

Et Marie s'échappa des bras du maître de l'oeuvre, emportant avec elle du bonheur et de l'espérance pour le reste de la journée et s'attachant au dernier mot de son père, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se repose sur le mât d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son voyage.


II

A propos d'une fleur.

Les premiers travaux de Pierre Vardouin à Bretteville avaient été signalés par un triste événement. Un tailleur de pierre s'était brisé la tête en tombant du haut d'un échafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans, était présente à l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaça d'effroi ; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulèrent, quand on emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gémissements de sa femme et de son enfant. Elle suivit son père dans la maison de ces infortunés. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent les protégés de Pierre Vardouin. François entra comme apprenti chez le maître de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en préparant les mortiers, l'adolescent n'aurait gagné qu'un faible salaire si son patron ne l'eût récompensé plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette charité, Pierre Vardouin s'inquiétait fort peu de son apprenti, le croyant destiné, comme son père, à mener une vie obscure et laborieuse.

Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'était la petite Marie. Elle aimait à s'entretenir avec lui ; elle lui racontait les belles légendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-même à sa mère, tandis que François façonnait de petites statuettes avec de la terre grasse ou dessinait sur le sable des cathédrales imaginaires. Rien n'était plus touchant que cette communication d'idées entre deux enfants si jeunes. Bientôt Marie, sur les instances de son ami, se décida à dérober quelques-uns des rares manuscrits de son père. Elle les lui remettait en secret. Une fois rentré chez lui, François les étudiait avec ardeur, devinant les passages difficiles à comprendre, tant son esprit avait de sagacité, et reproduisant les dessins et les figures de géométrie. Au bout de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait déjà les travaux de son maître ; il traçait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le moment où il commanderait à son tour. Il n'était encore que simple manoeuvre ! Pierre Vardouin fut émerveillé des dispositions de son apprenti ; sa facilité, ses connaissances le frappèrent d'étonnement. Un instant, il songea à lui confier ses ouvrages les plus délicats : ses tracés ; ses modèles, ses épures ; mais, à la réflexion, il eut peur. Il se garda bien d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui déjà lui portait ombrage.

La confidence de Marie réveilla toutes les inquiétudes de Pierre Vardouin. François Regnault, son apprenti, son protégé, aimé de sa fille ! Cette pensée le faisait frémir. Pour peu que cette passion s'enracinât dans le coeur de son enfant, il voyait le jour où il serait obligé de céder à son désir. Son gendre alors deviendrait son rival ; sa jeune renommée ferait pâlir son étoile. Il était grand temps de lui ôter toute espérance, en lui montrant l'inutilité de ses prétentions. Quant à Marie, il dirigerait son esprit vers d'autres idées. On mettrait en jeu sa vanité ; on lui ferait comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle pouvait prétendre aux plus beaux partis. En cherchant à se cacher ainsi la vérité, Pierre Vardouin en vint à se tromper de bonne foi. Tout en combattant, par un sentiment d'inquiétude personnel, les voeux de sa fille, il s'imagina travailler dans l'intérêt de son enfant bien plus que dans celui de sa présomption. Déjà il caressait la pensée d'une alliance avec un de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employé aux premiers travaux de l'abbaye de Saint-Ouen.

Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tête, Marie sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La pauvre veuve, fidèle à la mémoire de son mari, allait, tous les dimanches, prier sur sa tombe dans le cimetière du petit village de Norrey. Marie et François l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La mère pleurait en songeant à la fin malheureuse de son mari ; les deux jeunes gens folâtraient à ses côtés et se jetaient des fleurs. Celle-ci récitait la prière des morts, ceux-là pensaient à leurs amours et rêvaient le bonheur dans l'avenir.