Il y a quelques années, un Anglais, résidant à Gibraltar, homme bien posé dans la ville, dont le nom m’échappe en ce moment et que nous appellerons, si vous voulez, M. Johnston, sortit un après-midi d’été, avec sa petite fille, dans un simple but de promenade. Ils franchirent les portes de la ville et s’avancèrent sur le terrain neutre. Le temps était très beau et très doux. L’enfant, enchantée de se trouver en un lieu nouveau pour elle, courait toujours en avant cherchant des coquilles, cueillant des herbes et jasant avec papa ; si bien que les heures s’envolèrent, et le déclin du jour vint seul les avertir qu’il fallait songer à rentrer au logis. L’heure était déjà avancée. La petite avait, dans ses jeux, fait au moins le double de la route et, dès qu’il fallut hâter le pas pour retourner, se plaignit de la fatigue. M. Johnston prit sa fille par la main, puis se résigna à la porter. Ce cher fardeau ralentissait sa marche. La nuit survint, mais pas assez noire pour cacher la grande porte de la ville, qui se rapprochait de plus en plus.
Ils arrivent à cent pas des murailles, au moment où neuf heures commencent à sonner. Est-il trop tard ? M. Johnston, exténué, désespéré, est saisi d’une idée subite. Il pose l’enfant à terre et lui dit : « Allons, Mary, cours après papa, vite, bien vite ; » et lui-même, rassemblant toutes ses forces, s’élance, atteint la poterne, la franchit, en s’écriant : « Attendez ! ma fille !… » La lourde porte roule sur ses gonds, se ferme avec un bruit sonore, les verrous sont poussés.
Avait-on vu l’enfant ? Je l’ignore.
Le malheureux père s’adresse au sergent du poste :
— Monsieur, ayez la bonté d’ouvrir pour ma petite fille, qui est là, qui courait après moi.
— Impossible, monsieur, on n’ouvrira que demain.
— Mais je vous dis que c’est ma petite fille. C’est absurde. Elle est là, là, derrière la porte.
— Monsieur, je ne puis pas ouvrir. Demandez à l’officier.
M. Johnston entre comme un fou dans la chambre de l’officier.
— Capitaine, je vous en prie, donnez l’ordre qu’on ouvre cette porte. C’est pour ma fille, qui est là, de l’autre côté. Nous avons couru pour arriver à temps ; moi, je suis entré le premier pour prévenir. Vous comprenez…