Vous n’attendez pas de moi, n’est-ce pas ? que je me fasse, à mon tour, professeur. Ce livre n’est pas un recueil scientifique, et vous savez, sans nul doute, que les conférences écrites valent moins encore que les discours récités. Remontons donc sur le pont. Voici le second coup de la cloche du dîner. A table. Demain matin, nous serons à Madère.

14 août.

Dimanche, c’était le 11, je me suis levé de bonne heure, et, comme de toute belle action, je fus récompensé ; mais, ce qui est plus remarquable et plus rare, je le fus en ce monde, et tout de suite.

La mer, toujours belle, était à peine sillonnée de quelques courtes vagues ; nous avions, à droite, l’île de Porto-Santo ; à gauche, un peu sur l’avant, un groupe de terres tout en longueur, d’aspect désolé, de formes bizarres, nommées les Desertas, et droit devant, un énorme massif, aux pans doucement ondulés, éclairé en plein par les rayons du soleil levant : c’était la grande île de Madère. Elle semblait sortir de l’onde, toute fraîche et parée de ses grâces naturelles, comme Vénus Amphitrite.

Bientôt, passant au sud de la pointe occidentale de l’île, prolongeant à petite distance une côte où venaient aboutir de pittoresques vallées, la Junon atteignit l’entrée d’une grande baie demi-circulaire, la rade de Funchal.

J’ignore quelles surprises nous réserve ce voyage, et si les splendeurs des forêts tropicales, la majesté des terres antarctiques, les bizarreries de la civilisation orientale nous feront perdre le souvenir de notre arrivée à Madère. J’ose en douter. Je n’entreprendrai pas de décrire ce panorama enchanteur. Quand je vous aurai dit qu’au pied de collines élevées, couvertes de forêts et de plantations, la modeste capitale s’étend et s’éparpille au bord de la mer, coquettement, capricieusement ; que toutes les teintes végétales, depuis le vert sombre des pins, entrevus à travers les nuages, jusqu’à la nuance douce et pâle des bananiers, se confondent dans un harmonieux ensemble sans jamais se heurter ; que l’arc gracieux de la baie s’arrête, d’un côté, à de belles falaises à pic et, de l’autre, se termine par un étrange rocher planté sur la mer comme le piédestal de quelque statue gigantesque ; quand j’aurai compté et nommé les ruisseaux, parfois torrents, qui dévalent le long des ravins, égayant et fertilisant tout ce qui les approche…, aurez-vous le tableau sous les yeux ? Hélas ! non. Je cherche moi-même à le retrouver et n’y parviens qu’avec peine. Ce qui me reste, ce que je puis vous dire, c’est l’impression :

La baie de Funchal n’est pas un lieu gai, riant, c’est plutôt un lieu calme et reposé ; la gravité des hautes montagnes tempère l’ardeur luxuriante des vallées qui en descendent. L’endroit semble fait, non pour ceux qui veulent commencer la vie, mais plutôt pour ceux qui voudraient paisiblement la finir. Il s’en dégage un charme très grand, un peu sérieux, presque triste vers le soir. Ce petit monde est une solitude. L’esprit fatigué, le cœur malade pourront, dans le spectacle de cette oasis perdue au milieu de l’Océan, chercher et trouver des consolations, mais ils n’y trouveront que cela. Ils auront échangé le tumulte contre l’isolement.

Dès que nous fûmes au mouillage, plusieurs embarcations vinrent se ranger le long du bord, nous offrant du poisson frais, des légumes et des fruits, parmi lesquels de magnifiques raisins et de petites figues excellentes. Une nuée de petits êtres à la peau bronzée sollicitent nos largesses, puis plongent et replongent pour pêcher la menue monnaie que nous leur jetons par-dessus le bord.

Descendons à terre. Le mode de débarquement est assez original et même assez amusant. Bien que la baie soit généralement tranquille, une petite houle du large y entre aisément, et comme il n’y a pas de quais, du moins en face de la ville, un canot ordinaire ne pourrait déposer ses passagers à pied sec qu’en certains jours de calme parfait. Aussi les embarcations du pays sont-elles toutes à fond plat ; dès que l’une d’elles va aborder, tous les bateliers et flâneurs de la plage vont au-devant ; les uns la prennent de chaque côté, d’autres s’attellent à une corde qui leur est jetée du bateau, et, au moment où la lame arrive, le traînant sur les galets l’espace d’une quinzaine de mètres, ils le conduisent hors de l’atteinte de la mer.

On embarque de même ; en sorte que chaque appareillage pour aller de la terre à bord est un lancement en miniature.