N’ayant pas l’intention de faire de mes notes de voyage un « guide pratique du voyageur au Chili », je ne décrirai donc pas tous les édifices que nous avons visités à Santiago. L’un d’eux, le plus récent, rappelle un bien triste souvenir, celui de l’incendie de l’église de la Compañia en 1863. C’était jour de grande fête ; l’église était comble, lorsque le feu se déclara on ne sait comment. Aux premières lueurs de l’incendie, la foule effrayée se précipita pour sortir, et la poussée irrésistible de ceux qui étaient aux derniers rangs ferma les portes qui ne pouvaient s’ouvrir qu’intérieurement. L’assistance entière fut brûlée ! Il y avait là plus de deux mille personnes. La plupart des victimes étaient des femmes appartenant aux meilleures familles de Santiago. Jamais, peut-être, une cité n’avait été frappée par une catastrophe aussi terrible et aussi soudaine.
On dit que depuis ce triste événement Santiago ne possède plus autant de jolies femmes qu’on en voyait autrefois, et il n’est pas rare que, faisant compliment à quelque père de famille sur la beauté des femmes et des jeunes filles de la capitale, il ne vous réponde, parfois avec une larme dans les yeux : « Ah ! señor, si vous aviez vu…, avant l’incendie !… »
C’est à deux pas de l’emplacement qu’occupait cette église qu’on a construit le Congrès national, grand édifice isolé dont les quatre façades rappellent celle du Corps législatif, à Paris, mais qu’on a eu le tort de badigeonner en rose tendre.
En face même de la « Camara de Deputados », on lit sur le piédestal d’un superbe monument taillé dans le marbre, supportant une figure allégorique de la Douleur, cette inscription :
A LA MÉMOIRE
DES VICTIMES IMMOLÉES PAR LE FEU
LE 8 DÉCEMBRE 1863
L’AMOUR ET LA DOULEUR INEXTINGUIBLES
DE LA POPULATION DE SANTIAGO
Tout près d’un fort beau théâtre, œuvre d’un de nos compatriotes, se trouve une des grandes curiosités de la ville, le cerro de Santa-Lucia. C’est un rocher assez étendu, d’une hauteur de soixante-dix mètres environ, dont on a voulu faire et dont on a fait « quelque chose ». Mais ce quelque chose n’a de nom dans aucune langue, parce que cela n’appartient à aucune catégorie d’objets connus.
Supposez la réduction de la butte Montmartre transformée en un jardin de peupliers, de marronniers, d’orangers, d’eucalyptus, d’acacias, de grenadiers, de rosiers, de géraniums, etc., un jardin qui n’est ni anglais, ni français, ni même chilien. Un peu partout, sans plan apparent, sans raison, au hasard, faites jaillir des cascades, ouvrez des grottes, creusez des bassins, percez des tunnels, puis dessinez des allées avec des escaliers et de petits ponts rustiques, pour circuler à travers ce dédale ; construisez encore une chapelle, un café, un observatoire, un restaurant, un tir, une ferme, un kiosque, un guignol, une salle de concert, un moulin, un beffroi, une ménagerie. J’en passe. Comme il faut sacrifier à l’art décoratif, dressez ensuite, toujours au hasard, des statues de militaires, de prêtres et… d’animaux. Voilà un aperçu bien incomplet du fashionable cerro de Santa-Lucia. Vous voyez qu’il dépasse de beaucoup les fantaisies de notre Jardin d’acclimatation et que ce n’est pas là une promenade ordinaire.
Nous avons ri de bien bon cœur en parcourant ce capharnaüm ! En revanche, nous avons longuement contemplé l’admirable panorama que l’on découvre du sommet de son observatoire.
La ville, les faubourgs, les grands vergers, les parcs, et au delà l’immense plaine se développent au-dessous de nous et autour de nous. Toute la partie est se trouve dominée par les pics dentelés et étincelants de neige de la Cordillère, et nous pouvons à peine détacher nos regards de ce tableau qu’aucun pinceau ne pourrait rendre, qu’aucune plume ne saurait décrire.
Avez-vous, comme moi, remarqué que c’est presque toujours de points modérément élevés qu’on a les plus beaux points de vue ? Il me semble que c’est rendre service aux voyageurs que de leur rappeler sans cesse cette élémentaire vérité. Elle s’explique, d’ailleurs, bien aisément : quoi de plus banal, de moins artistique qu’une carte de géographie, et qu’est-elle autre chose qu’une reproduction aussi fidèle que possible d’une partie de la terre vue de très haut ?