Quoi qu'il en fût, dans le tumulte sanglant de l'affaire de Corbillères, le «trocard» que Christine avait emporté dans son sac pour le montrer à Bénédict avait disparu! Où? quand? comment?...
Sans doute au moment où Christine courait dans le marécage, à demi soulevée par la terreur et par le vent? Alors le sac se serait ouvert et le pistolet chirurgical s'en serait échappé?
Ces questions, Christine et Jacques ne se les posèrent que lorsque le mot si bref et si lugubre de la marquise leur fut parvenu.
La vision de la petite Anie brûlant dans la «cuisinière» de Bénédict Masson avait si bien effacé tout ce qui ne se rapportait pas directement ou semblait ne pas se rapporter aux crimes de Corbillères que Christine n'avait parlé de ce singulier trocard à quiconque.
... Aussi bien il n'avait été retrouvé par personne, en dépit de toutes les investigations de la police judiciaire, qui fouillait tout Corbillères et son marécage, à la recherche des restes des six victimes manquantes... Si les agents de la Sûreté générale avaient découvert un objet aussi curieux, ils en auraient certes fait état.
—Partons! dit tout de suite Christine à Jacques Cotentin... Nous n'avons que trop attendu! C'est moi qui, par mon scepticisme, mon orgueil, ma «suffisance» aurai peut-être été la cause de la mort de cette malheureuse!... Si nous avons encore une chance de la sauver, né la laissons pas échapper!... Mes remords sont déjà immenses!... Je me suis crue très intelligente et je ne suis qu'une sotte, d'une sottise criminelle!... Mon calme à juger les gens et les choses, l'équilibre tant vanté de mon esprit n'étaient que l'armature d'une bêtise qui m'épouvante... Est-ce que tu es calme, toi?... Oui, peut-être aux yeux des imbéciles!... Mais j'ai toujours vu ton esprit inquiet!... Rien ne t'a jamais paru impossible!... Je me suis étonnée de ne pas te voir sourire lorsque pour la première fois je t'ai parlé de la maladie de vampirisme qui sévissait à l'hôtel de Coulteray... Quand moi, sur un ton qu'eussent pu m'envier tous les Joseph Prud'homme de la terre, je prononçais le mot: science! toi, tu répondais: «Mystère!»... J'ai pris mon vieux père pour un monomane et il a du génie; j'ai aimé Gabriel sans y croire!... Je l'aime 'peut-être encore et je n'y crois peut-être pas encore...
—Oh! Christine! protesta Jacques avec une infinie tristesse.
—Pardon, Jacques, mais je ne veux avoir rien de caché pour toi!... Vous avez tous été trop à mes genoux! J'ai vu le marquis à mes genoux! J'y ai vu Bénédict Masson! Mais ce que je n'ai pas vu, moi qui croyais tout connaître, tout deviner: c'est que c'étaient deux monstres!... Jacques! courons à Coulteray!
—Tu es encore bien faible, Christine!
—Voilà une raison toute trouvée pour un voyage à la campagne. Les médecins m'ordonneront le séjour de la Touraine, climat doux, tempéré, qui me remettra de mes dernières émotions. Nul ne s'étonnera de mon absence et les magistrats ne pourront s'y opposer. Du reste, l'enquête est bien près d'être terminée. On ne retrouve pas les six autres victimes parce qu'il en a fait de la fumée! Ah! le bandit! Quand je pense qu'il me dédiait des vers... et qu'il pleurait sur ma main! Tu viens, Jacques?