Mais la curiosité des paysans était éveillée; ils guettaient les sorties de la marquise et soupiraient sur son passage:
—Voilà ce que c'est que de se marier à un empouse...
D'autre part, ils n'étaient plus les mêmes avec le seigneur de Coulteray.. Ils se détournaient de lui, hochaient la tête quand il était passé, se regardaient entre eux tantôt avec une sorte de consternation inquiète, tantôt en se souriant, à cause de ce qu'ils pensaient «qui, tout de même, n'était pas possible à notre époque».
Le marquis n'insista pas. Il repartit avec sa femme.
Deux ans plus tard, il la ramenait à toute extrémité, et aujourd'hui on l'enterrait...
Christine et Jacques tombèrent en pleine cérémonie. Il y avait là cinq ou six cents personnes, les hommes nu-tête, la plupart des femmes à genoux, tandis que s'avançait le cortège mortuaire, précédé du clergé, suivi du maire, des adjoints, de tout ce qui comptait dans le pays environnant.
Les «filles de Marie», tout en blanc, et les «dames du Feu», dans leur curieux costume sylvestre enguirlandé des feuillages et des fleurs de la forêt, entouraient le cercueil ouvert selon l'antique coutume de la maison de Coulteray, où l'on scelle les morts dans leur tombe devant tout le populaire appelé comme témoin.
Les «dames du Feu», parmi lesquelles on voyait de bonnes vieilles à cheveux blancs, et de belles et jeunes personnes encore à l'aurore de leur printemps, formaient une confrérie dont l'origine se perdait dans la nuit des siècles, et qui était née de l'usage druidique de célébrer le retour du solstice d'été par des démonstrations de joie, des feux dans les clairières. Ces «dames» dansaient autour des pyramides de bois enflammées, comme il arrive, du reste, dans plusieurs autres provinces de France, la nuit de la Saint-Jean. Au pays de Coulteray, il n'était point de village, point de hameau, de ferme, qui, à cette occasion, n'eût son bûcher. On prie les curés de campagne de les bénir, et, lorsque le feu a accompli son œuvre, on en conserve soigneusement les tisons comme un préservatif contre l'orage.
Ainsi la religion et la superstition se rejoignent-elles le plus joliment du monde dans ce charmant pays. Ce jour-là, elles s'étaient encore réunies pour conduire à sa dernière demeure celle qui avait été condamnée par un méchant destin à partager la couche de «l'empouse».
Mais, derrière le cercueil, porté par quatre forts gars du village, «l'empouse» montrait une telle figure de malheur, arrosée de tant de larmes, un gémissement si affreux secouait son grand corps courbé sous la douleur que la réalité de ce désespoir conjugal n'avait pas tardé à faire reculer bien loin dans tous les esprits la cruelle légende dont, après tout, ce pauvre Georges-Marie-Vincent était peut-être la première victime.