Mlle Barescat écoute la mère Langlois en hochant la tête et en caressant son chat... Pour rien au monde, Mlle Barescat ne consentirait à se séparer de son chat: la mort seule peut les désunir, mais l'absence ne les séparera jamais: ils reçoivent toutes les confidences de compagnie, reconduisant les gens à la porte, et, restés seuls, trament de petits complots qui peuvent conduire les personnages les plus tranquilles au déménagement ou au suicide.
Tout de même, j'essaie de me rassurer; les propos chez la mercière ne dépassent point la limite ordinaire du commérage. Enfin, je fais une déclaration destinée dans mon esprit à apaiser les inquiétudes de Mme Langlois.
—L'imagination est une belle chose, madame Langlois, elle pare les intelligences les plus ternes et donne à votre conversation, en particulier, une couleur que j'apprécie, car j'ai toujours aimé les contes qui font un peu peur et, à ce point de vue, je suis resté très enfant; ainsi je ne me lasserai point de vous entendre parler du vieux Norbert, de son neveu et de sa fille et de l'étrange existence qu'ils mènent; enfin, je ne vous cacherai rien en vous disant que c'est beaucoup à cause de vos histoires, que j'ai pénétré si brusquement dans le jardin défendu et que j'ai gravi avec tant de hâte l'escalier qui conduit à l'atelier mystérieux. La vérité me force à vous dire, madame Langlois, que je n'ai rien trouvé chez les Norbert qui pût justifier l'angoisse avec laquelle vous servez ces braves gens. L'atelier n'a rien que de très banal, j'en ai vu vingt comme celui-là dans ma vie.
—Eh ben alors! m'interrompit-elle en lançant à Mlle Barescat un coup d'œil sournois, pourquoi en font-ils un pareil mystère qu'ils ne veulent seulement point que j'aille y fiche un coup de balai?
—Les artistes ont de ces lubies! fis-je.
—Je vois que les artistes aiment la poussière!... C'est d'autant plus incompréhensible que la belle Christine est toujours propre comme un sou neuf... Ah! c'est pas elle qui balaie, bien sûr!... Tenez, il n'y a qu'un homme que j'aie vu, avant vous, pénétrer dans l'atelier, en dehors bien entendu du vieux Norbert et de son neveu. C'était, il y a de cela deux mois... j'en ai parlé à Mlle Barescat... oh! un drôle de type... il était habillé avec un manteau qui l'enfermait des pieds à la tête, et il avait des bottes...
—Eh bien! vous voyez qu'ils reçoivent des étrangers, dis-je en essayant de conserver à ma voix le ton le plus naturel, bien que je fusse singulièrement ému par la dernière déclaration de la femme de ménage.
—Pour étranger, ça se pourrait bien qu'il soit étranger... Il en avait l'air... On ne s'habille plus comme ça chez nous... Il avait un chapeau noir à boucle, comme on en voit au cinéma dans les drames du temps de la Révolution... Ma foi! on aurait dit un comédien... un beau garçon du reste, mais je n'ai pas eu le temps de le voir beaucoup... C'était un après-midi où j'étais venue par hasard et comme ils ne m'attendaient pas... Ils l'ont fait filer tout de suite... Il était assis dans le jardin... Mlle Christine l'a entraîné dare-dare dans l'atelier... le neveu les a suivis là-haut... Quant au vieux, il m'avait déjà saisie par le poignet et me ramenait dans sa boutique, et j'aurai toujours dans l'oreille le ton sur lequel il m'a demandé: «Eh bien! que voulez-vous, mère Langlois?» Et là-dessus, quel coup d'œil!
»Je lui ai répondu: «Je vous demande bien pardon de vous avoir dérangé, m'sieur Norbert!... je ne savais pas que vous aviez de la visite!»
»Il a grogné je ne sais quoi entre ses dents, je lui ai dit ce que j'avais à lui dire et j'ai fichu le camp!... Vous vous en rappelez, mademoiselle Barescat?»