—Monsieur, vous m'avez demandé tout à l'heure: «Qu'êtes-vous venue chercher?» Monsieur, je suis venue vous demander un grand service!... Mon père, mon cousin et moi nous traversons en ce moment une crise atroce... (Ah! ah! pensais-je encore, nous y voilà! Elle sait que je sais! que j'ai vu! Elle éprouve le besoin de s'expliquer, elle plie sous la nécessité d'entrer en pourparlers avec le voisin d'en face! Quel mensonge vais-je entendre?...)

»Oui, atroce! répéta-t-elle (et elle baissa la tête, et ses yeux me quittèrent, et la salle se remplit d'une ombre opaque)... Nous sommes ruinés... Nous avons mangé depuis longtemps l'héritage de ma mère... et ce que nous gagnons est insignifiant!... Monsieur, je vois sur ce rayon, derrière vous, les Études philosophiques de Balzac. Avez-vous lu la Recherche de l'absolu? Oui, naturellement, vous l'avez lu. Je ne sais si vous êtes de mon avis, mais j'estime que ce roman est, avec Louis Lambert, la plus belle œuvre de Balzac, la plus noble et aussi la plus dramatique. Quoi de plus angoissant, en vérité, que le sort de cette famille bourgeoise et prospère et peu à peu ruinée par l'idée de génie? Rien ne résiste à la folie sublime de l'inventeur, et les enfants sont obligés de subir la débâcle du vieux Claës, comme... Vous m'avez comprise, monsieur! Seulement, en ce qui concerne l'horloger Norbert de l'Ile-Saint-Louis, il y a une petite différence... Les enfants du héros de Balzac ne croient pas à son génie, sa femme non plus du reste (et elle n'en apparaît que plus touchante dans son dévouement), tandis que les enfants de Norbert—je veux parler de son pupille et de moi, monsieur—ont la foi la plus absolue dans l'idée et n'auraient pas hésité, si cela avait été nécessaire, à mettre leur père sur la paille dans le cas où il eût hésité!...

—Mâtin! fis-je... tout cela pour le mouvement perpétuel!

—Pour cela, ou pour autre chose, monsieur!

—Oh! ne me croyez pas indiscret! Je savais qu'en vous parlant au mouvement perpétuel, je ne vous apprendrais rien des bruits qui courent dans les arrière-boutiques du quartier.

Christine releva la tête et sourit; tout fut de nouveau illuminé a giorno.

—Reparlons sérieusement, je vous prie... Sur la paille, nous le sommes donc!... et je vais vous dire tout de suite de quoi nous vivons... Je vous ai déjà prouvé que je vous connaissais mieux que vous ne l'imaginiez... je vais vous prouver maintenant que je vous considère comme un ami... (sa figure devint extraordinairement grave)... oui, je vais vous parler comme à un ami, comme à un frère! (c'est cela! je m'y attendais!... comme à un frère!... c'est toujours comme à un frère que ces dames me parlent)...

»... Nous sommes à l'entière disposition de notre propriétaire... le marquis de Coulteray... Nous lui devons plusieurs termes... il peut, si bon lui semble, nous mettre à la porte demain! S'il ne le fait pas, c'est à cause de moi!... le marquis de Coulteray me fait la cour!... (Comment! encore un! Et elle est venue pour me dire cela!... Il me semble que la madone de l'Ile-Saint-Louis est bien occupée entre son fiancé, le cadavre de son Gabriel, son marquis et son frère: le relieur d'art de l'Ile-Saint-Louis! Ô Christine! énigme de plus en plus indéchiffrable!)... une cour très convenable... du moins jusqu'à présent... Ma présence chez lui lui plaît... il prétend même qu'elle lui est nécessaire... Je passe quelques heures tous les jours dans son hôtel, sous prétexte de petits travaux à effectuer... des étains... de la ferronnerie pour de vieux lutrins... des ciselures pour antiphonaires. Sa bibliothèque est unique... vous verrez!

—Ah! je verrai cela!... fis-je pour dire quelque chose et d'un air tout à fait désemparé.

—Mon Dieu, oui! du moins, je l'espère, sans quoi il n'y aurait aucune raison pour que je vienne vous faire de telles confidences...