Et Mme Giry, toute droite, récite la lettre avec une éloquence touchante:

«Madame.—1825, Mlle Ménétrier, coryphée, est devenue marquise de Cussy.—1832, Mlle Marie Taglioni, danseuse, est faite comtesse Gilbert des Voisins.—1846, la Sota, danseuse, épouse un frère du roi d'Espagne.—1847, Lola Montés, danseuse-, épouse morganatiquement le roi Louis de Bavière et est créée comtesse de Landsfeld.—1848, Mlle Maria, danseuse, devient baronne d'Hermeville.—1870, Thérèse Hessler, danseuse, épouse Don Fernando, frère du roi de Portugal...»

Richard et Moncharmin écoutent la vieille, qui, au fur et à mesure qu'elle avance dans la curieuse énumération de ces glorieuses hyménées, s'anime, se redresse, prend de l'audace, et finalement, inspirée comme une sybille sur son trépied, lance d'une voix éclatante d'orgueil la dernière phrase de la lettre prophétique:

1885. Meg Giry, impératrice!

Épuisée par cet effort suprême, l'ouvreuse retombe sur sa chaise en disant: «Messieurs, ceci était signé: «Le Fantôme de l'Opéra!» J'avais déjà entendu parler du fantôme, mais je n'y croyais qu'à moitié. Du jour où il m'a annoncé que ma petite Meg, la chair de ma chair, le fruit de mes entrailles, serait impératrice, j'y ai cru tout à fait.»

En vérité, en vérité, il n'était point besoin de considérer longuement la physionomie exaltée de mam' Giry pour comprendre ce qu'on avait pu obtenir de cette belle intelligence avec ces deux mots: «Fantôme et impératrice.»

Mais qui donc tenait les ficelles de cet extravagant mannequin?... Qui?

—Vous ne l'avez jamais vu, il vous parle, et vous croyez tout ce qu'il vous dit? demanda Moncharmin.

—Oui; d'abord, c'est à lui que je dois que ma petite Meg est passée coryphée. J'avais dit au fantôme: Pour qu'elle soit impératrice en 1885, vous n'avez pas de temps à perdre, il faut qu'elle soit coryphée tout de suite. Il m'a répondu: C'est entendu. Et il n'a eu qu'un mot à dire à M. Poligny, c'était fait...

—Vous voyez bien que M. Poligny l'a vu!