—Oh! oh! oh! Maintenant, il se peut que je le connaisse. Je serais un fou d'affirmer catégoriquement que je le connais, car l'idée mathématique que j'ai de l'assassin donne des résultats si effrayants, si monstrueux, que j'espère qu'il est encore possible que je me trompe! Oh! Je l'espère de toutes mes forces…
—Comment, puisque vous ne connaissiez pas, il y a cinq minutes, l'assassin, pouvez-vous dire que vous attendez l'assassin ce soir?
—Parce que je sais qu'il doit venir.»
Rouletabille bourra une pipe, lentement, lentement et l'alluma.
Ceci me présageait un récit des plus captivants. À ce moment quelqu'un marcha dans le couloir, passant devant notre porte. Rouletabille écouta. Les pas s'éloignèrent.
«Est-ce que Frédéric Larsan est dans sa chambre? Fis-je, en montrant la cloison.
—Non, me répondit mon ami, il n'est pas là; il a dû partir ce matin pour Paris; il est toujours sur la piste de Darzac!… M. Darzac est parti lui aussi ce matin pour Paris. Tout cela se terminera très mal… Je prévois l'arrestation de M. Darzac avant huit jours. Le pire est que tout semble se liguer contre le malheureux: les événements, les choses, les gens… Il n'est pas une heure qui s'écoule qui n'apporte contre M. Darzac une accusation nouvelle… Le juge d'instruction en est accablé et aveuglé… Du reste, je comprends que l'on soit aveuglé!… On le serait à moins…
—Frédéric Larsan n'est pourtant pas un novice.
—J'ai cru, fit Rouletabille avec une moue légèrement méprisante, que Fred était beaucoup plus fort que cela… Évidemment, ce n'est pas le premier venu… J'ai même eu beaucoup d'admiration pour lui quand je ne connaissais pas sa méthode de travail. Elle est déplorable… Il doit sa réputation uniquement à son habileté; mais il manque de philosophie; la mathématique de ses conceptions est bien pauvre…»
Je regardai Rouletabille et ne pus m'empêcher de sourire en entendant ce gamin de dix-huit ans traiter d'enfant un garçon d'une cinquantaine d'années qui avait fait ses preuves comme le plus fin limier de la police d'Europe…