L'assassin est là, dans le château, car les pas ne sont pas revenus. Il s'est introduit dans le château par cette fenêtre ouverte à l'extrémité de la galerie tournante; il est passé devant la chambre de Frédéric Larsan, devant la mienne, a tourné à droite, dans la galerie droite, et est entré dans la chambre de Mlle Stangerson. Je suis devant la porte de l'appartement de Mlle Stangerson, devant la porte de l'antichambre: elle est entrouverte, je la pousse sans faire entendre le moindre bruit. Je me trouve dans l'antichambre et là, sous la porte de la chambre même, je vois une barre de lumière. J'écoute. Rien! Aucun bruit, pas même celui d'une respiration. Ah! savoir ce qui se passe dans le silence qui est derrière cette porte! Mes yeux sur la serrure m'apprennent que cette serrure est fermée à clef, et la clef est en dedans. Et dire que l'assassin est peut-être là! Qu'il doit être là! S'échappera-t-il encore, cette fois? Tout dépend de moi! Du sang-froid et, surtout, pas une fausse manœuvre! «Il faut voir dans cette chambre.» Y entrerai-je par le salon de Mlle Stangerson? il me faudrait ensuite traverser le boudoir, et l'assassin se sauverait alors par la porte de la galerie, la porte devant laquelle je suis en ce moment.

«Pour moi, ce soir, il n'y a pas encore eu crime», car rien n'expliquerait le silence du boudoir! Dans le boudoir, deux gardes-malades sont installées pour passer la nuit, jusqu'à la complète guérison de Mlle Stangerson.

Puisque je suis à peu près sûr que l'assassin est là, pourquoi ne pas donner l'éveil tout de suite? L'assassin se sauvera peut-être, mais peut-être aurai-je sauvé Mlle Stangerson? Et si, par hasard, l'assassin, ce soir, n'était pas un assassin?» La porte a été ouverte pour lui livrer passage: par qui?—et a été refermée: par qui? Il est entré, cette nuit, dans cette chambre dont la porte était certainement fermée à clef à l'intérieur, «car Mlle Stangerson, tous les soirs, s'enferme avec ses gardes dans son appartement». Qui a tourné cette clef de la chambre pour laisser entrer l'assassin? Les gardes? Deux domestiques fidèles, la vieille femme de chambre et sa fille Sylvie? C'est bien improbable. Du reste, elles couchent dans le boudoir, et Mlle Stangerson, très inquiète, très prudente, m'a dit Robert Darzac, veille elle-même à sa sûreté depuis qu'elle est assez bien portante pour faire quelques pas dans son appartement—dont je ne l'ai pas encore vue sortir. Cette inquiétude et cette prudence soudaines chez Mlle Stangerson, qui avaient frappé M. Darzac, m'avaient également laissé à réfléchir. Lors du crime de la «Chambre Jaune», il ne fait point de doute que la malheureuse attendait l'assassin. L'attendait-elle encore ce soir? Mais qui donc a tourné cette clef pour ouvrir «à l'assassin qui est là»? Si c'était Mlle Stangerson «elle-même»? Car enfin elle peut redouter, elle doit redouter la venue de l'assassin et avoir des raisons pour lui ouvrir la porte, «pour être forcée de lui ouvrir la porte!» Quel terrible rendez-vous est donc celui-ci? Rendez-vous de crime? À coup sûr, pas rendez-vous d'amour, car Mlle Stangerson adore M. Darzac, je le sais. Toutes ces réflexions traversent mon cerveau comme un éclair qui n'illuminerait que des ténèbres. Ah! Savoir…

S'il y a tant de silence, derrière cette porte, c'est sans doute qu'on y a besoin de silence! Mon intervention peut être la cause de plus de mal que de bien? Est-ce que je sais? Qui me dit que mon intervention ne déterminerait pas, dans la minute, un crime? Ah! voir et savoir, sans troubler le silence!

Je sors de l'antichambre. Je vais à l'escalier central, je le descends; me voici dans le vestibule; je cours le plus silencieusement possible vers la petite chambre au rez-de-chaussée, où couche, depuis l'attentat du pavillon, le père Jacques.

«Je le trouve habillé», les yeux grands ouverts, presque hagards. Il ne semble point étonné de me voir; il me dit qu'il s'est levé parce qu'il a entendu le cri de «la Bête du Bon Dieu», et qu'il a entendu des pas, dans le parc, des pas qui glissaient devant sa fenêtre. Alors, il a regardé à la fenêtre «et il a vu passer, tout à l'heure, un fantôme noir». Je lui demande s'il a une arme. Non, il n'a plus d'arme, depuis que le juge d'instruction lui a pris son revolver. Je l'entraîne. Nous sortons dans le parc par une petite porte de derrière. Nous glissons le long du château jusqu'au point qui est juste au-dessous de la chambre de Mlle Stangerson. Là, je colle le père Jacques contre le mur, lui défends de bouger, et moi, profitant d'un nuage qui recouvre en ce moment la lune, je m'avance en face de la fenêtre, mais en dehors du carré de lumière qui en vient; «car la fenêtre est entrouverte». Par précaution? Pour pouvoir sortir plus vite par la fenêtre, si quelqu'un venait à entrer par une porte? Oh! oh! celui qui sautera par cette fenêtre aurait bien des chances de se rompre le cou! Qui me dit que l'assassin n'a pas une corde? Il a dû tout prévoir… Ah! savoir ce qui se passe dans cette chambre!… connaître le silence de cette chambre!… Je retourne au père Jacques et je prononce un mot, à son oreille: «Échelle». Dès l'abord, j'ai bien pensé à l'arbre qui, huit jours auparavant m'a déjà servi d'observatoire, mais j'ai aussitôt constaté que la fenêtre est entrouverte de telle sorte que je ne puis rien voir, cette fois-ci, en montant dans l'arbre, de ce qui se passe dans la chambre. Et puis non seulement je veux voir, mais pouvoir entendre et… agir…

Le père Jacques, très agité, presque tremblant, disparaît un instant et revient, sans échelle, me faisant, de loin, de grands signes avec ses bras pour que je le rejoigne au plus tôt. Quand je suis près de lui: «Venez!» me souffle-t-il.

Il me fait faire le tour du château par le donjon. Arrivé là, il me dit:

«J'étais allé chercher mon échelle dans la salle basse du donjon, qui nous sert de débarras, au jardinier et à moi; la porte du donjon était ouverte et l'échelle n'y était plus. En sortant, sous le clair de lune, voilà où je l'ai aperçue!»

Et il me montrait, à l'autre extrémité du château, une échelle appuyée contre les «corbeaux» qui soutenaient la terrasse, au-dessous de la fenêtre que j'avais trouvée ouverte. La terrasse m'avait empêché de voir l'échelle… grâce à cette échelle, il était extrêmement facile de pénétrer dans la galerie tournante du premier étage, et je ne doutai plus que ce fût là le chemin pris par l'inconnu.