Quant à ce gamin de Rouletabille, il fut, naturellement, «l'homme du jour»! À sa sortie du palais de Versailles, la foule l'avait porté en triomphe. Les journaux du monde entier publièrent ses exploits et sa photographie; et lui, qui avait tant interviewé d'illustres personnages, fut illustre et interviewé à son tour! Je dois dire qu'il ne s'en montra pas plus fier pour ça!

Nous revînmes de Versailles ensemble, après avoir dîné fort gaiement au «Chien qui fume». Dans le train, je commençai à lui poser un tas de questions qui, pendant le repas, s'étaient pressées déjà sur mes lèvres et que j'avais tues toutefois parce que je savais que Rouletabille n'aimait pas travailler en mangeant.

«Mon ami, fis-je, cette affaire de Larsan est tout à fait sublime et digne de votre cerveau héroïque.»

Ici il m'arrêta, m'invitant à parler plus simplement et prétendant qu'il ne se consolerait jamais de voir qu'une aussi belle intelligence que la mienne était prête à tomber dans le gouffre hideux de la stupidité, et cela simplement à cause de l'admiration que j'avais pour lui…

«Je viens au fait, fis-je, un peu vexé. Tout ce qui vient de se passer ne m'apprend point du tout ce que vous êtes allé faire en Amérique. Si je vous ai bien compris: quand vous êtes parti la dernière fois du Glandier, vous aviez tout deviné de Frédéric Larsan?… Vous saviez que Larsan était l'assassin et vous n'ignoriez plus rien de la façon dont il avait tenté d'assassiner?

—Parfaitement. Et vous, fit-il, en détournant la conversation, vous ne vous doutiez de rien?

—De rien!

—C'est incroyable.

—Mais, mon ami… vous avez eu bien soin de me dissimuler votre pensée et je ne vois point comment je l'aurais pénétrée… Quand je suis arrivé au Glandier avec les revolvers, «à ce moment précis», vous soupçonniez déjà Larsan?

—Oui! Je venais de tenir le raisonnement de la «galerie inexplicable!» mais le retour de Larsan dans la chambre de Mlle Stangerson ne m'avait pas encore été expliqué par la découverte du binocle de presbyte… Enfin, mon soupçon n'était que mathématique, et l'idée de Larsan assassin m'apparaissait si formidable que j'étais résolu à attendre des «traces sensibles» avant d'oser m'y arrêter davantage. Tout de même cette idée me tracassait, et j'avais parfois une façon de vous parler du policier qui eût dû vous mettre en éveil. D'abord je ne mettais plus du tout en avant «sa bonne foi» et je ne vous disais plus «qu'il se trompait». Je vous entretenais de son système comme d'un misérable système, et le mépris que j'en marquais, qui s'adressait dans votre esprit au policier, s'adressait en réalité, dans le mien, moins au policier qu'au bandit que je le soupçonnais d'être!… Rappelez-vous… quand je vous énumérais toutes les preuves qui s'accumulaient contre M. Darzac, je vous disais: «Tout cela semble donner quelque corps à l'hypothèse du grand Fred. C'est, du reste, cette hypothèse, que je crois fausse, qui l'égarera…» et j'ajoutais sur un ton qui eût dû vous stupéfier: «Maintenant, cette hypothèse égare-t-elle réellement Frédéric Larsan? Voilà! Voilà! Voilà!…»