Onze heures!… Où est Rouletabille?… Son lit n’est pas défait… Je m’habille à la hâte et je trouve mon ami dans la baille. Il me prend sous le bras et m’entraîne dans la grande salle de la Louve. Là, je suis tout étonné de trouver, bien qu’il ne soit pas encore l’heure de déjeuner, tant de monde réuni. M. et Mme Darzac sont là. Il me semble que Mr Arthur Rance a une attitude extraordinairement froide. Sa poignée de main est glacée. Aussitôt que nous sommes arrivés, Mrs. Edith, du coin sombre où elle est nonchalamment étendue, nous salue de ces mots: «Ah! voici M. Rouletabille avec son ami Sainclair. Nous allons savoir ce qu’il veut». À quoi Rouletabille répond en s’excusant de nous avoir tous fait venir à cette heure dans la Louve; mais il a, affirme-t-il, une si grave communication à nous faire qu’il n’a pas voulu la retarder d’une seconde. Le ton qu’il a pris pour nous dire cela est si sérieux que Mrs. Edith affecte de frissonner et simule une peur enfantine. Mais Rouletabille, que rien ne démonte, dit: «Attendez, madame, pour frissonner, de savoir de quoi il s’agit. J’ai à vous faire part d’une nouvelle qui n’est point gaie!» Nous nous regardons tous. Comme il a dit cela! J’essaye de lire sur le visage de M. et Mme Darzac leur «expression» du jour. Comment leur visage se tient-il depuis la nuit dernière? Très bien, ma foi, très bien!… On n’est pas plus «fermé». Mais qu’as-tu donc à nous dire, Rouletabille? Parle! Il prie ceux d’entre nous qui sont restés debout de s’asseoir et, enfin, il commence. Il s’adresse à Mrs. Edith.
«Et d’abord, madame, permettez-moi de vous apprendre que j’ai décidé de supprimer toute cette «garde» qui entourait le château d’Hercule comme d’une seconde enceinte, que j’avais jugée nécessaire à la sécurité de M. et de Mme Darzac, et que vous m’aviez laissé établir, bien qu’elle vous gênât, à ma guise avec tant de bonne grâce, et aussi, nous pouvons le dire, quelquefois avec tant de bonne humeur.
Cette directe allusion aux petites moqueries dont nous gratifiait Mrs. Edith quand nous montions la garde fait sourire Mr Arthur Rance et Mrs. Edith elle-même. Mais ni M. ni Mme Darzac ni moi ne sourions, car nous nous demandons avec un commencement d’anxiété où notre ami veut en venir.
«Ah! vraiment, vous supprimez la garde du château, monsieur Rouletabille! Eh bien, vous m’en voyez toute réjouie, non point qu’elle m’ait jamais gênée! fait Mrs. Edith avec une affectation de gaieté (affectation de peur, affectation de gaieté, je trouve Mrs. Edith très affectée et, chose curieuse, elle me plaît beaucoup ainsi), au contraire, elle m’a tout à fait intéressée à cause de mes goûts romanesques; mais, si je me réjouis de sa disparition, c’est qu’elle me prouve que M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger.
— Et c’est la vérité, madame, réplique Rouletabille, depuis cette nuit.»
Mme Darzac ne peut retenir un mouvement brusque que je suis le seul à apercevoir.
«Tant mieux! s’écrie Mrs. Edith. Et que le Ciel en soit béni! Mais comment mon mari et moi sommes-nous les derniers à apprendre une pareille nouvelle?… Il s’est donc passé cette nuit des choses intéressantes? Ce voyage nocturne de M. Darzac sans doute?… M. Darzac n’est-il pas allé à Castelar?»
Pendant qu’elle parlait ainsi, je voyais croître l’embarras de M. et de Mme Darzac. M. Darzac, après avoir regardé sa femme, voulut placer un mot, mais Rouletabille ne le lui permit pas.
«Madame, je ne sais pas où M. Darzac est allé cette nuit, mais il faut, il est nécessaire que vous sachiez une chose: c’est la raison pour laquelle M. et Mme Darzac ne courent plus aucun danger. Votre mari, madame, vous a mise au courant des affreux drames du Glandier et du rôle criminel qu’y joua…
— Frédéric Larsan… Oui, monsieur, je sais tout cela.