Mais la nouvelle de la disparition du vieux Bob avait tellement «saisi» les Rance et les Darzac que nous ne portâmes aucune attention à cette canne qui tombait.
«Mon cher Sainclair, soyez donc assez aimable pour ramasser cette canne», dit Rouletabille.
Ma foi, je l’ai ramassée, cependant que Rouletabille ne daignait même pas me dire merci et que Mrs. Edith, bondissant tout à coup comme une lionne sur M. Robert Darzac qui opéra un mouvement de recul très accentué, poussait une clameur sauvage:
«Vous avez tué mon oncle!»
Son mari et moi-même eurent de la peine à la maintenir et à la calmer. D’un côté, nous lui affirmions que ce n’était pas une raison parce que son oncle avait momentanément disparu pour qu’il eût disparu dans le sac tragique, et de l’autre nous reprochions à Rouletabille la brutalité avec laquelle il venait de nous faire apparaître une opinion qui, au surplus, ne pouvait encore être, dans son esprit inquiet, qu’une bien tremblante hypothèse. Et, nous ajoutâmes, en suppliant Mrs. Edith de nous écouter, que cette hypothèse ne pouvait en aucune façon être considérée par Mrs. Edith comme une injure, attendu qu’elle n’était possible qu’en admettant la supercherie d’un Larsan qui aurait pris la place de son respectable oncle. Mais elle ordonna à son mari de se taire et, me toisant du haut en bas, elle me dit:
«Monsieur Sainclair, j’espère, fermement même, que mon oncle n’a disparu que pour bientôt réapparaître; s’il en était autrement, je vous accuserais d’être le complice du plus lâche des crimes. Quant à vous, monsieur (elle s’était retournée vers Rouletabille), l’idée même que vous avez pu avoir de confondre un Larsan avec un vieux Bob me défend à jamais de vous serrer la main, et j’espère que vous aurez le tact de me débarrasser bientôt de votre présence!
— Madame! répliqua Rouletabille en s’inclinant très bas, j’allais justement vous demander la permission de prendre congé de votre grâce. J’ai un court voyage de vingt-quatre heures à faire. Dans vingt-quatre heures je serai de retour et prêt à vous aider dans les difficultés qui pourraient surgir, à la suite de la disparition de votre respectable oncle.
— Si dans vingt-quatre heures mon oncle n’est pas revenu, je déposerai une plainte entre les mains de la justice italienne, monsieur.
— C’est une bonne justice, madame; mais, avant d’y avoir recours, je vous conseillerai de questionner tous les domestiques en qui vous pourriez avoir quelque confiance, notamment Mattoni. Avez-vous confiance, madame, en Mattoni?
— Oui, monsieur, j’ai confiance en Mattoni.