Et Arthur Rance l’interrompait de temps en temps, cependant que l’autre nous montrait des poings menaçants et regardait Robert Darzac avec des yeux de fou. Un instant, nous crûmes même qu’il allait s’élancer, mais un geste de Mrs. Edith l’arrêta net. Et Arthur Rance traduisit pour nous:
«Il dit que, ce matin, il a remarqué des taches de sang dans la charrette anglaise et que Toby était très fatigué de sa course de nuit. Cela l’a intrigué tellement qu’il a résolu tout de suite d’en parler au vieux Bob; mais il l’a cherché en vain. Alors, pris d’un sinistre pressentiment, il a suivi à la piste le voyage de nuit de la charrette anglaise, ce qui lui était facile à cause de l’humidité du chemin et de l’écartement exceptionnel des roues; c’est ainsi qu’il est parvenu jusqu’à une crevasse du vieux Castillon dans laquelle il est descendu, persuadé qu’il y trouverait le corps de son maître; mais il n’en a rapporté que ce sac vide qui a peut-être contenu le cadavre du vieux Bob, et, maintenant, revenu en toute hâte dans une carriole de paysan, il réclame son maître, demande si on l’a vu et accuse Robert Darzac d’assassinat si on ne le lui montre pas…»
Nous étions tous consternés. Mais, à notre grand étonnement, Mrs. Edith reconquit la première son sang-froid. Elle calma Walter en quelques mots, lui promit qu’elle lui montrerait, tout à l’heure, son vieux Bob, en excellente santé, et le congédia. Et elle dit à Rouletabille:
«Vous avez vingt-quatre heures, monsieur, pour que mon oncle revienne.
— Merci, madame, fit Rouletabille; mais, s’il ne revient pas, c’est moi qui ai raison!
— Mais, enfin, où peut-il être? s’écria-t-elle.
— Je ne pourrais point vous le dire, madame, maintenant qu’il n’est plus dans le sac!»
Mrs. Edith lui jeta un regard foudroyant et nous quitta, suivie de son mari. Aussitôt, Robert Darzac nous montra toute sa stupéfaction de l’histoire du sac. Il avait jeté le sac à l’abîme et le sac en revenait tout seul. Quant à Rouletabille il nous dit:
«Larsan n’est pas mort, soyez-en sûrs! Jamais la situation n’a été aussi effroyable, et il faut que je m’en aille!… Je n’ai pas une minute à perdre! Vingt-quatre heures! dans vingt-quatre heures, je serai ici… Mais jurez-moi, jurez-moi tous deux de ne point quitter ce château… Jurez-moi, Monsieur Darzac, que vous veillerez sur Mme Darzac, que vous lui défendrez, même par la force, si c’est nécessaire, toute sortie!… Ah! et puis… il ne faut plus que vous habitiez la Tour Carrée!… Non, il ne le faut plus!… À l’étage où habite M. Stangerson, il y a deux chambres libres. Il faut les prendre. C’est nécessaire… Sainclair, vous veillerez à ce déménagement-là… Aussitôt mon départ, ne plus remettre les pieds dans la Tour Carrée, hein? ni les uns ni les autres… Adieu! Ah! tenez! laissez-moi vous embrasser… tous les trois!…»
Il nous serra dans ses bras: M. Darzac d’abord, puis moi; et puis, en tombant sur le sein de la Dame en noir, il éclata en sanglots. Toute cette attitude de Rouletabille, malgré la gravité des événements, m’apparaissait incompréhensible. Hélas! combien je devais la trouver naturelle plus tard!