Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses…
«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes bien sages…
— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il n’y a qu’elle de gaie, ici.»
Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour. Nous avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-on quelquefois sous cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette tour occupe le coin le plus important de toute la fortification, on l’appelle encore la Tour du Coin… C’est le morceau le plus extraordinaire, le plus important de toute cette agglomération d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que partout ailleurs et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment romain qui les scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de César.
«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château pour résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a fait de cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous aurions eu là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien su refuser au vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle… C’est lui qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq jours, pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des pièces anatomiques qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles du Muséum d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…»
Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une femme à la fontaine.
Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions mieux — moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du fort d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt notre arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous les yeux du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus tard par Rouletabille lui-même…
Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la Mortola. Pour l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas hésité à faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme minuscule qui la reliait au rivage.
Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification sommaire en demi-cercle, destinée à protéger les approches du pont-levis et des deux tours d’entrée. Cette barbacane n’avait point laissé de trace. Et l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé sa forme première; le pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été comblé. Les murs du château d’Hercule épousaient la forme de la presqu’île, qui était celle d’un hexagone irrégulier. Ces murs se dressaient au ras du roc et celui-ci, par places, surplombait les eaux qui, inlassablement, le creusaient, si bien qu’une petite barque eût pu s’y abriter par calme plat et quand elle ne craignait point que le ressac ne la projetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette disposition était merveilleuse pour la défense qui n’avait guère, dans ces conditions, à craindre l’escalade, de quelque côté que ce fût.
On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux tours A et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu réparées par la suite et venaient d’être mises en état d’être habitées par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacré les locaux à la domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A servait de logis aux concierges. Une petite porte s’ouvrait dans le flanc de la tour A, sous la voûte, et permettait au veilleur de se rendre compte de toutes les entrées et sorties. Une lourde porte de chêne bardée de fer, dont les deux vantaux étaient repliés depuis d’innombrables années contre le mur intérieur des deux tours, ne servait plus de rien tant on l’avait trouvée difficile à manier, et l’entrée du château n’était fermée que par une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans le château. Comme je l’ai dit, passé cette entrée, on se trouvait dans une première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur d’enceinte et par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs étaient loin d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines anciennes qui rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées par une sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de l’intérieur de la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards étaient encore couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les petites pièces. Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le moment où tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient longtemps encore conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de l’artillerie, elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet des boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf était placé en C C’.