Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il nous était servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de tapisseries d’Orient et contre lesquels s’appuyaient de vieilles armoires datant de la première invasion sarrasine, et des sièges à la Dagobert.
À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient les causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une parole. Mme Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation, échangeait quelques réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je ajouter même, à ce propos, qu’après la scène à laquelle j’avais assisté du haut de ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à voir celle-ci plus atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante d’un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais une remarquable différence entre l’aspect effaré sous lequel elle nous était apparue précédemment à la gare, par exemple, et celui-ci qui était presque entièrement de sang-froid. On eût dit que cette apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis part, dans la soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut de mon avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus simple. Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime de l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à lui rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre de Larsan vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle avait eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait hantée par cette idée qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me racontant cette entrevue, m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque tranquillité qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait Robert Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle n’en fût épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à Rouletabille de venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui ressemblait à s’y méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de Rouletabille et les avait soudain couvertes de baisers, comme une mère fait, dans un accès de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout petit enfant. Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au jeune homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu’il repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait toujours autour d’elle et qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C’est dans ce moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la fenêtre de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils l’avaient d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis un cri de rage s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille et celui-ci avait voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons vu comment Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur le parapet… Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de Larsan, mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était!
À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M. Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle était pleine d’attention, le servant elle-même, avec un admirable et sérieux sourire, veillant à ce qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche trop brusque d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois bien le constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de me rappeler que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour rappeler à Mme Darzac qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean Roussel- Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines lois transatlantiques, devant les hommes.
Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup affreux à un bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait pleinement réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement, devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de Mathilde, que ce n’est point seulement l’état de désarroi où se trouvait son esprit à la suite de la réapparition de Larsan, qui l’incita à faire comprendre à Robert Darzac, le premier soir où ils se trouvèrent face à face — enfin seuls! — dans l’appartement de la Tour Carrée, que cet appartement était assez vaste pour y loger séparément leurs deux désespoirs; mais ce fut encore le sentiment du devoir, c’est-à-dire de ce qu’ils se devaient chacun à tous deux, qui leur dicta la plus noble et la plus auguste des décisions! J’ai déjà dit que Mathilde Stangerson avait été très religieusement élevée, non point par son père qui était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du professeur, n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s’était bien gardé d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l’esprit de sa fille. Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable de la création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, ainsi que celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout venait de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à ce rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se rapprochait d’une façon singulière des fameux atomes crochus des anciens, il restait à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas été créé par Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était le sien, le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais peut-être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si elles n’avaient été d’un appoint certain dans les résolutions qu’elle eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les hommes, quand il lui fut révélé que son mari devant Dieu était encore de ce monde. La mort de Larsan ayant paru certaine, elle était allée à une nouvelle bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son confesseur, en veuve. Et voilà qu’elle n’était plus veuve, mais bigame devant Dieu! Au surplus, une telle catastrophe n’était point irrémédiable et elle dut elle-même faire luire aux yeux attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il convient par la cour de Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent, soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, M. et Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et les soins consolateurs de Mathilde.
Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes yeux s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma pensée déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt, s’excusa, et sortit.
«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!»
On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme—étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois. J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur reconnaissance pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des plus grandes, et Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur dévouement. M. Stangerson répondit à mon interpellation en m’apprenant que tous ses domestiques avaient quitté le Glandier qu’il avait à jamais abandonné. Comme les Rance avaient besoin de concierges pour le fort d’Hercule, le professeur avait été heureux de leur céder ces loyaux serviteurs dont il n’avait jamais eu à se plaindre, en dehors d’une petite histoire de braconnage qui avait failli tourner si mal pour eux. Maintenant, ils logeaient dans l’une des tours de la poterne d’entrée dont ils avaient fait leur loge et d’où ils surveillaient le mouvement d’entrée et de sortie du fort d’Hercule.
Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: c’était donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence aux Rochers Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du reste — que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M. Darzac.
Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait si cette absence ne coïncidait point avec quelque événement important relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et, parce que Mathilde se montrait fâcheusement impressionnée, je vis bien que Mr Arthur Rance crut bon de manifester, lui aussi, un discret émoi. Ici, il est bon de dire que Mr Arthur Rance et sa femme n’étaient point au courant de tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson. On avait, naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C’était là un secret de famille. Mais ils savaient mieux que n’importe qui — Arthur Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme parce que son mari le lui avait raconté — avec quel acharnement le célèbre agent de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être un jour Mme Darzac. Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux yeux d’Arthur Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point s’étonner qu’un homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde que le phrénologue américain n’eût point cherché à l’attitude de Larsan d’autre explication que celle d’un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs. Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: «Mais, enfin! qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, pendant de si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour laquelle, policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour laquelle on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui n’ai su que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais jamais eu si elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle n’a même plus la jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la regarder encore!» Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse Mrs. Edith!
Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire au lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur de chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans l’étrange et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux Bob, ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. C’est que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi considérable, de ne peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur apparition au cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension! Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à lui-même qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille.