Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais ce salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à combattre pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui s’inquiète peu des raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour sa belle. Du moins, j’interprétai ainsi son geste, persuadé que l’Américain, malgré son récent mariage, était loin d’avoir oublié son ancienne passion.

M. Darzac dit:

«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le secret à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M. Stangerson ignore que nous sommes menacés encore des coups de ce bandit!

— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M. Stangerson ne saura rien!…»

On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs. Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son maître à Paris et ne devait revenir qu’avec lui.

Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui se tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au milieu de nous.

«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte Nord, d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous être d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces braves gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier italien ne parle que l’italien, mais le douanier français parle les deux langues, plus le jargon du pays, et c’est ce douanier (qui s’appelle, m’a dit Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement général. Par son intermédiaire, nous avons appris que nos deux douaniers s’étaient intéressés à la manoeuvre insolite, autour de la presqu’île d’Hercule, de la petite barque de Tullio, surnommé Le Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des anciennes connaissances de nos douaniers. C’est le plus habile contrebandier de la côte. Il traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que les douaniers n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu ont disparu du côté de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père Bernier, et, pas plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous n’avons rien aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme le pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a abordé près de la pointe de Garibaldi…

— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac.

— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je.

— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le réchaud à pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont reconnu, réchaud qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche la pieuvre, par les nuits calmes.