«Le plus vieux crâne de l’humanité, dit-il, le voilà!… C’est le crâne du vieux Bob!… Regardez-le!… C’est lui! Le vieux Bob ne sort jamais sans son crâne!…»
Et il le prit et se mit à le caresser, les yeux brillants et ses lèvres épaisses écartées à nouveau par le rire. Si vous voulez bien vous représenter que le vieux Bob savait imparfaitement le français et le prononçait mi à l’anglaise, mi à l’espagnole — il parlait parfaitement l’espagnol — vous voyez et vous entendez la scène! Rouletabille et moi, nous n’en pouvions plus et nous nous tenions les côtes de rire. D’autant mieux que, dans ses discours, le vieux Bob s’interrompait lui-même de rire pour nous demander quel était l’objet de notre gaieté. Sa colère eut auprès de nous plus de succès encore, et il n’est pas jusqu’à Mme Darzac qui ne s’essuyât les yeux, parce que, en vérité, le vieux Bob était drôle à faire pleurer avec son plus vieux crâne de l’humanité. Je pus constater à cette heure où nous prenions le café qu’un crâne de deux cent mille ans n’est point effrayant à voir, surtout si, comme celui-là, il a toutes ses dents.
Soudain le vieux Bob devint sérieux. Il éleva le crâne dans la main droite et, l’index de la main gauche appuyé au front de l’ancêtre:
«Lorsqu’on regarde le crâne par le haut, on note une forme pentagonale très nette, qui est due au développement notable des bosses pariétales et à la saillie de l’écaille de l’occipital! La grande largeur de la face tient au développement exagéré des accords zygomatiques!… Tandis que, dans la tête des troglodytes des Baoussé-Roussé, qu’est-ce que j’aperçois?…»
Je ne saurais dire ce que le vieux Bob aperçut, dans ce moment-là, dans la tête des troglodytes, car je ne l’écoutais plus, mais je le regardais. Et je n’avais plus envie de rire du tout. Le vieux Bob me parut effrayant, farouche, factice comme un vieux cabot, avec sa gaieté en fer-blanc et sa science de pacotille. Je ne le quittai plus des yeux. Il me sembla que ses cheveux remuaient! Oui, comme remue une perruque. Une pensée, la pensée de Larsan qui ne me quittait plus jamais complètement m’embrasa la cervelle; j’allais peut-être parler quand un bras se glissa sous le mien, et je fus entraîné par Rouletabille.
«Qu’avez-vous, Sainclair?… me demanda, sur un ton affectueux, le jeune homme.
— Mon ami, fis-je, je ne vous le dirai point, car vous vous moqueriez encore de moi…»
Il ne me répondit pas tout d’abord et m’entraîna vers le boulevard de l’Ouest. Là, il regarda autour de lui, vit que nous étions seuls, et me dit:
«Non, Sainclair, non… Je ne me moquerai point de vous… Car vous êtes dans la vérité en le voyant partout autour de vous. S’il n’y était point tout à l’heure, il y est peut-être maintenant… Ah! il est plus fort que les pierres!… Il est plus fort que tout!… Je le redoute moins dehors que dedans!… Et je serais bien heureux que ces pierres que j’ai appelées à mon secours pour l’empêcher d’entrer m’aident à le retenir… Car, Sainclair, JE LE SENS ICI!»
Je serrai la main de Rouletabille, car moi aussi, chose singulière, j’avais cette impression… Je sentais sur moi les yeux de Larsan… Je l’entendais respirer… Quand cette sensation avait-elle commencé? Je n’aurais pu le dire… Mais il me semblait qu’elle m’était venue avec le vieux Bob.