— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi! J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous pourquoi vous n’êtes pas Larsan?…

— Parce que vous l’auriez bien vu!…

— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force les poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous voir!… Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu du raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à face, un soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la vicomte Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il venait arrêter et qu’il n’arrêta pas parce qu’il l’avait vu, était Ballmeyer! Si l’inspecteur Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous me connaissez, n’avait pas vu, un après-midi, aux courses de Longchamp, causant à deux de ses amis dans le pesage, n’avait pas vu, dis-je, le comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer[[3]]! Ah! voyez-vous, Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon père!…»

Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien voir!…

«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M. Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le prince Galitch… Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut être Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai derrière les pierres…»

Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde.

«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les autres?

— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort d’Hercule pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en gare de Bourg…

— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas, parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles noirs!»

Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez-vous, Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!»