La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un violent orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite…
Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde et épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord de la Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non, il fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour voir. Il y a évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient des propos préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent l’auditoire du vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle, avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel est donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie avec tant de grâces languissantes?
Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous rejoint et son oeil suit la direction indiquée par l’index de Rouletabille.
«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?…
— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince Galitch.»
Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne me serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si grand… Rouletabille me comprend, hausse les épaules…
«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…»
Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince.
«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter, c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. Ça va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant-dernière fois qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient et n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée de Moscou…»
Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour.