«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: «Non!… c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le poing au ciel noir qui ne crevait toujours point.
Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce que la Dame en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva:
«Où allez-vous?
— Prendre la garde à la poterne.»
Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût souffrant, s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point que Mr Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais termes avec son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient point. Personne ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair et un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos poitrines oppressées. Mrs. Edith revenait juste à temps pour n’être point noyée par la pluie furieuse qui semblait devoir engloutir la presqu’île.
Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis, dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle jetait le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs. Edith en avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot, se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête pour voir une fois encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite de ce qu’il lui avait été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de l’humanité était sur le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la mâchoire en l’air toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui s’était toujours conduit d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son crâne! Elle s’était enfuie, un peu effrayée.
Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce qu’elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac.
Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi pour échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir.
Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait de force. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille! Je le trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour Carrée et recevant tout l’orage sur le dos.
Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne.