«Venez avec moi», lui dit-il.

L’autre paraissait anéanti. J’étais sorti de ma cachette, moi aussi. Il nous regardait maintenant dans le rayon bleu de la lune, ses yeux étaient inquiets et ses lèvres murmurèrent:

«C’est un grand malheur!»

XII
Le corps impossible

«Ce sera un grand malheur, si vous ne dites point la vérité, répliqua Rouletabille à voix basse; mais il n’y aura point de malheur du tout si vous ne nous cachez rien. Allons, venez!»

Et il l’entraîna, lui tenant toujours le poignet, vers le Château Neuf, et je les suivis. À partir de ce moment, je retrouvai tout mon Rouletabille. Maintenant qu’il était si heureusement débarrassé d’un problème sentimental qui l’avait intéressé si personnellement, maintenant qu’il avait retrouvé le parfum de la Dame en noir, il reconquérait toutes les forces incroyables de son esprit pour la lutte entreprise contre le mystère! Et jusqu’au jour où tout fut conclu, jusqu’à la minute suprême — la plus dramatique que j’aie vécu de ma vie, même aux côtés de Rouletabille — où la vie et la mort eurent parlé et se furent expliquées par sa bouche, il ne va plus avoir un geste d’hésitation dans la marche à suivre; il ne prononcera plus un mot qui ne contribue nécessairement à nous sauver de l’épouvantable situation faite à l’assiégé par l’attaque de la Tour Carrée, dans la nuit du 12 au 13 avril.

Bernier ne lui résista pas. D’autres voudront lui résister qu’il brisera et qui crieront grâce.

Bernier marche devant nous, le front bas, tel un accusé qui va rendre compte à des juges. Et, quand nous sommes arrivés dans la chambre de Rouletabille, nous le faisons asseoir en face de nous; j’ai allumé la lampe.

Le jeune reporter ne dit pas un mot; il regarde Bernier, en bourrant sa pipe; il essaye évidemment de lire sur ce visage toute l’honnêteté qui s’y peut trouver. Puis son sourcil froncé s’allonge, son oeil s’éclaire, et, ayant jeté vers le plafond quelques nuages de fumée, il dit:

«Voyons, Bernier, comment l’ont-ils tué?»