— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il avait un coup de revolver dans le coeur!»
Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu? Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème de savoir comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il venu se faire tuer?
Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il était derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout doucement dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la mère Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement de Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles qu’on bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» fit la bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui appelait: «Au secours!» Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que sa femme s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. Darzac et la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte continuait de l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement de deux hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces mots furent prononcés: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d’une voix étouffée, épuisée: «Mathilde! Mathilde!» Évidemment, il devait avoir le dessous dans un corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père Bernier que le cri qui l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui avait poussé le cri, avait été mortellement frappée. Bernier ne s’expliquait point cela: l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi n’ouvrait-elle point au secours qu’il lui apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque aussitôt après le coup de revolver, la porte sur laquelle le père Bernier n’avait cessé de frapper s’était ouverte. La chambre était plongée dans l’obscurité, ce qui n’étonna point le père Bernier, car la lumière de la bougie qu’il avait aperçue sous la porte, pendant la lutte, s’était brusquement éteinte et il avait entendu en même temps le bougeoir qui roulait par terre. C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l’ombre de M. Darzac était penchée sur un râle, sur quelqu’un qui se mourait! Bernier avait appelé sa femme pour qu’elle apportât de la lumière, mais Mme Darzac s’était écriée: «Non! non! pas de lumière! pas de lumière! Et surtout qu’il ne sache rien!» Et, aussitôt, elle avait couru à la porte de la tour en criant: «Il vient! il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, père Bernier! Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui avait ouvert la porte, pendant qu’elle répétait, en gémissant: «Cachez-vous! Allez-vous-en! Qu’il ne sache rien!»
Le père Bernier continuait:
«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi, j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en entend plus parler!»
— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible. Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute, dans le salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre, que M. Darzac avait proprement ficelé, dans le sac. Mais j’avais dit à M. Darzac: «Un conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle n’est pas assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est si claire qu’on en voit le fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, et pour madame, et pour l’humanité, contre un bandit comme Frédéric Larsan, je l’ai fait. Mais ne m’en demandez pas davantage et que Dieu vous protège!» Et je suis sorti de la chambre, et je vous ai retrouvé dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous avez rejoint M. Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa chambre. Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu tout à coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez, messieurs, mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur! Enfin, nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier bandit!… Mais, voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra jamais cacher une histoire pareille… et on ferait mieux de la raconter tout de suite à la justice… J’ai promis de me taire et je me tairai, tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me décharger d’un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à madame et à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur faire entendre raison… Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un honneur de tuer un Larsan! Pardon d’avoir encore prononcé ce nom-là… je sais bien, il n’est pas propre… C’est-y pas un honneur d’en avoir délivré la terre en s’en délivrant soi-même? Ah! tenez!… une fortune!… Mme Darzac m’a promis une fortune si je me taisais! Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la meilleure fortune de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de malheurs!… Tenez!… Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!… Qu’est-ce qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés soi-disant vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls dans la Tour Carrée avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que vous l’avez tué! Tout le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a eu déjà trop de scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si c’est possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en mourrait!» Je ne lui ai rien répondu, mais j’en avais bien envie. J’avais sur la langue de lui dire: «Si on apprend l’affaire plus tard, on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre père en mourra bien davantage!» Mais c’était son idée! Elle veut qu’on se taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!»
Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains:
«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!»
Rouletabille l’arrêta:
«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son avis?