Les tentes furent dressées; on soupa, car Athanase Khetew avait apporté des provisions. Après souper, Ivana se retira, sur un bonsoir bref, sous sa tente, et Rouletabille dicta un article à La Candeur. Ce dernier, les articles terminés, les glissait dans de grandes enveloppes sur lesquelles il inscrivait le titre et la date de l'article; puis il mettait le tout dans une serviette de maroquin qui ne le quittait jamais. Ainsi faisait-il, depuis que les jeunes gens avaient quitté Sofia et qu'ils étaient entrés dans l'Istrandja-Dagh.
Quand l'article fut achevé, Vladimir s'écria:
—Je vois d'ici le nez de Marko le Valaque, quand «notre journal» publiera la série des «correspondances» de Rouletabille! Ce pauvre Marko en fera certainement une maladie!…
Nous avons déjà eu l'occasion de dire [Dans le premier épisode de Rouletabille à la guerre: Le Château Noir.] que Marko le Valaque était un journaliste d'occasion, comme il en surgit toujours dans les moments troubles; fort méprisé—avec raison—des professionnels, ayant fait tous les métiers et ayant montré dans chacun une bien petite conscience. Son rôle, dans le moment, lui paraissait immense. Il ne manquait point en effet d'importance. En attendant l'arrivée de l'envoyé spécial de la Nouvelle Presse de Paris, grand quotidien dont le tirage rivalisait avec celui de l'Époque, il restait le maître d'expédier les télégrammes les plus saugrenus à une feuille qui était lue dans le monde entier. Connaissant la réputation de Rouletabille et ayant reçu de Paris des instructions pour ne point se laisser distancer par le reporter de l'Époque, il n'avait point manqué, à Sofia, de surveiller celui-ci et n'avait pas cessé d'inventer des bruits sensationnels, des nouvelles de la dernière heure qui bouleversaient la Bourse. Il était la bête noire de Vladimir Petrovitch, qui l'accusait de manquer de moralité!
—Fiche-nous la paix, avec ton Marko! gronda La Candeur; on dirait que tu ne penses qu'à lui…
—Croyez-vous toujours qu'il nous a suivis dans l'Istrandja?… demanda
Rouletabille sur un ton assez ironique.
—Monsieur, vous avez tort de vous moquer de moi! répliqua Vladimir.
—Quand je pense, reprit La Candeur, que, dans les premiers jours de notre voyage, Vladimir regardait à chaque instant derrière lui pour voir s'il n'apercevait pas à l'horizon le nez de Marko!
Et il se mit à rire.
—Ne «blague» pas!… protesta Vladimir, je t'en supplie, ne «blague» pas… Tu ne sais pas ce que peut entreprendre un Valaque qui s'est fait journaliste!…