VLADIMIR RACONTE UNE ÉTRANGE HISTOIRE A ROULETABILLE

Relevé de sa garde par Tondor (le domestique transylvain de Vladimir, le seul qui restât à la petite troupe depuis la mort héroïque de Modeste et du Katerdjibaschi), Rouletabille rentra dans sa tente, qu'il partageait avec Athanase Khetew.

Le Bulgare dormait profondément, enveloppé dans son manteau qui lui servait de couverture. A la lueur de la bougie plantée dans le goulot d'une bouteille, Rouletabille considéra assez longtemps ce rude visage. Pendant le sommeil, il était vraiment apaisé, c'était là une figure d'honnête homme qui ne reflétait aucun remords et qui se reposait de tous les tourments des jours mauvais, lesquels depuis plus de dix ans avaient creusé leurs sillons terribles dans cette chair encore jeune. «Il est digne d'être aimé!» se dit Rouletabille, mais il pensa qu'Ivana ne l'aimait pas et que c'était une traîtresse qui avait trompé tout le monde. Là-dessus, il se déshabilla, fit ses ablutions comme chez lui, éteignit le fourneau à pétrole et se glissa sous les couvertures de son lit de camp. A tout hasard, sur la tablette, il avait mis une carabine toute chargée à portée de sa main. Il s'endormit en pensant à sainte Sophie et il rêva qu'il se noyait dans une cataracte [Voir Le Château Noir.].

Depuis une heure, il somnolait ainsi quand il se dressa tout à coup sur son séant, l'oreille au guet.

Il entendait, derrière sa toile, à quelques pas de là, des voix, un chuchotement rapide, puis de sourdes exclamations; et il reconnut ces voix: tantôt c'était celle de Vladimir Petrovitch et tantôt celle de La Candeur; celle de Vladimir marquait la plus farouche mauvaise humeur, et celle de La Candeur une extraordinaire satisfaction.

—A toi! disait l'un.

—Non, c'est à toi! répondait l'autre et puis il y avait un silence, et puis encore des exclamations.

Rouletabille se glissa dans sa culotte. Il voulait savoir ce qui se passait à côté, et pourquoi ces deux hommes ne dormaient pas, eux qui avaient affecté une telle fatigue.

Sans faire de bruit et sans éveiller Athanase, qui ronflait doucement, il sortit de sa tente et s'approcha de celle de La Candeur et de Vladimir, qui laissait passer, par les interstices de la toile mal jointe, des rais de lumière.

Rouletabille dénoua fort adroitement les ficelles qui rattachaient la porte flottante et apparut tout à coup aux regards médusés du bon La Candeur et du triste Vladimir. Rouletabille remarqua que La Candeur était écarlate, tout en sueur et dans un état d'exaltation peu ordinaire, tandis que Vladimir était fort pâle.