—Oh! raconte-nous ça! s'écriaient tous les reporters. Tu peux bien nous donner ces quelques détails… ça ne t'empêchera pas d'avoir eu la primeur de la nouvelle…

—Je n'ai jamais été un mauvais confrère, dit Rouletabille, et je n'ai jamais refusé un service à un camarade. Eh bien, sachez donc que les troupes de Mahmoud Mouktar pacha s'étaient retranchées fortement derrière les ouvrages de Kirk-Kilissé et qu'il a fallu aux Bulgares sacrifier des brigades entières pour forcer les forts de Baklitza et de Skopos! Ces places ont été prises après une lutte formidable qui a recommencé dans les rues de Kirk-Kilissé! Les Turcs, de rue en rue, se sont défendus de la façon la plus héroïque, transformant chaque maison en une petite forteresse… Il a fallu emporter d'assaut le palais du gouverneur… il a fallu…

Rouletabille parla ainsi pendant plus d'un quart d'heure, imaginant une prise de Kirk-Kilissé qui n'avait jamais existé et prenant le contre-pied, à chaque instant, de la vérité. Il donnait les plus précis et les plus significatifs détails relatifs à une bataille qu'il inventait de toutes pièces, faisant mouvoir des régiments qui n'avaient même pas pris part aux combats de Demir-Kapou et de Petra, mettant dans la bouche de certains généraux bulgares des paroles historiques qui devaient, plus tard, les faire bien rire et qui étaient destinées à couvrir de ridicule l'imbécile qui les avait rapportées. C'était magnifique, c'était coloré, c'était, comme on dit, bien vécu!…

—Ah! bien, on croirait qu'on y est, disaient les confrères, qui prenaient tous des notes avec une hâte bien compréhensible.

—Et tu as déjà envoyé tout ça? demandèrent-ils à Rouletabille.

Rouletabille, qui avait enfin terminé son récit, regarda autour de lui, constata que Marko le Valaque s'était déjà enfui avec son trésor de notes sur la prise de Kirk-Kilissé et dit:

—Non, messieurs!… je n'ai rien envoyé de tout cela!… parce que tout cela est faux! parce que tout cela n'est jamais arrivé… Gardez-vous donc bien de télégraphier un mot de toutes ces calembredaines qui rempliront au moins, trois colonnes de la Nouvelle Presse sous la signature de Marko le Valaque. La vérité que je vous engage à télégraphier est celle-ci, que La Candeur va télégraphier lui-même à l'Époque: «Kirk-Kilissé a été occupée par les troupes bulgares sans coup férir. Les armées du général Radko Dimitrief n'ont trouvé âme qui vive dans la cité dont les Ottomans s'étaient enfuis en une incompréhensible panique dont il n'est peut-être pas d'exemple dans l'Histoire!»

Stupéfaits d'abord, les correspondants comprirent que Rouletabille venait de se venger de Marko le Valaque! Et comment! Ils applaudirent à cette réplique de bonne guerre que le Valaque n'avait pas volée.

—Il est fini!… dirent-ils. Il sera désormais considéré comme un menteur et un bluffeur! Il ne sera plus possible nulle part!… Aucun journal sérieux n'en voudra plus! Nous en voilà débarrassés!…

—Et maintenant, nous autres, dit Rouletabille à La Candeur et à Vladimir, il va falloir travailler et ferme! Y a-t-il encore une chambre libre ici?