Et il examina l'envers de la carte qui était divisé en une quantité de petits cadres portant chacun un numéro, depuis le numéro 0 jusqu'au numéro 36…

—Alors quoi? Vous jouez à la roulette?

—Faut bien! puisque tu nous confisques toujours nos jeux de cartes, soupira La Candeur.

—Passez-moi la montre, Vladimir!

Vladimir, qui avait remis précipitamment la montre dans sa poche, dut l'en retirer… et Rouletabille constata alors que cette montre, au lieu de marquer l'heure, avait une aiguille qui tournait sur un cadran marqué de 36 numéros et du 0 et qui s'arrêtait sur l'un de ceux-ci suivant que l'on appuyait plus ou moins longtemps sur le système de déclenchement.

Cette aiguille se mouvait si follement vite qu'il était impossible de savoir à l'avance sur quel numéro elle allait s'arrêter.

—Je comprends maintenant votre amour excessif de la géographie, dit Rouletabille, amour qui m'intriguait tant à la Karakoulé et aussi le besoin maladif que vous aviez de toujours savoir l'heure!… Il y a longtemps que vous avez cette montre-là? demanda-t-il en la mettant dans sa poche.

—Monsieur, c'est une montre, répondit Vladimir, à laquelle je tiens beaucoup, car elle m'a été donnée il y a quelques années par une personne qui m'est chère.

—Par la princesse?

—Justement, par la princesse… Ça a été son premier cadeau… Je partais pour Tomsk, où j'allais attendre avec quelques confrères de la presse moscovite les automobiles qui avaient entrepris le voyage de Pékin à Paris; cette bonne princesse redouta que je m'ennuyasse pendant le voyage et me fit cadeau de cette montre-roulette pour m'amuser en route. Je dois dire, du reste, que cette montre m'a toujours porté bonheur. Et c'était toujours quand j'avais justement besoin d'argent. Ainsi lors de ce voyage, en revenant en auto de Tomsk à Paris, elle m'a procuré l'une des premières grandes joies de ma vie. Chaque fois qu'un pneu crevait, j'invitais mes compagnons à me suivre sur le talus de la route pendant que le chauffeur réparait le dommage, et là, sur le dos d'une carte divisée au crayon en petites cases, comme nous avons fait à celle-ci, et ma montre-roulette en main, on organisait une petite partie. Il y avait des pneus qui me rapportaient cent francs, d'autres deux cents, d'autres qui me mettaient presque à sec, car il fallait bien perdre, quelquefois. Mais finalement, arrivé à Paris, de pneu en pneu, j'étais arrivé à gagner de quoi m'acheter une automobile.