—Et si je le rattrape; qu'est-ce que je fais?
—Eh bien, tu le tues! Ah! sans pitié, hein?… Je te jure que si, de mon côté, je le rencontre, je ne le rate pas!… Il est sans armes… il ne pourra même pas se défendre… Et surtout pas de sotte pudeur!… pas de générosité!… Tue-le comme un assassin qu'il est… Écrase-le comme une bête venimeuse qui, vivante, sera toujours à craindre…
—Mais enfin, je rêve, s'écria La Candeur, ou tu déménages! Hier tu renaissais à la vie en apprenant que Gaulow n'était pas mort. Tu me déclarais que tu ne pouvais épouser Ivana que son mari vivant. Tout à l'heure tu me faisais jurer de ne point toucher à un cheveu de sa tête, et maintenant tu veux que je le tue!…
—Oui, si tu m'aimes, fais cela pour moi…
Complètement ahuri, La Candeur continuait:
—Tu cours après lui et tu lui prêtes un cheval pour se sauver!…
Mais Rouletabille ne l'écoutait plus. Il avait fait signe à Vladimir et déjà ils filaient à toute allure sur l'une des routes qui vont d'Haïjarboli à Tchorlou…
Devant Tchorlou, ils durent s'arrêter; ils n'avaient pas vu Gaulow; ils étaient arrivés près de la ligne du chemin de fer abandonnée sur un point qui était l'aboutissement de trois routes et ils allaient se heurter aux avant-postes turcs dont ils entendaient le «Qui vive!» dans la nuit qui commençait à se peupler de mille ombres… Du côté de Saraï, un projecteur fouillait les ténèbres… C'était là, entre Bunarhissar, Lüle-Bourgas, Saraï et Tchorlou, dans ce vaste quadrilatère silencieux, que se préparait le choc formidable où, dans une bataille de quatre jours, allait se décider le sort de la Turquie d'Europe…
Rouletabille et Vladimir étaient descendus de cheval et s'étaient dissimulés derrière une haie d'où ils pouvaient surveiller la route.
—Si La Candeur ne l'a pas rencontré, disait Rouletabille, Gaulow s'est sauvé une fois de plus!… Tout de même il peut se vanter d'avoir de la chance!