Plus de doute! Voilà le trou aux trésors!

Ceux-ci ont roulé jusqu'aux dalles sur lesquelles il marche et il sent que ses semelles de plomb écrasent des pierres précieuses!…

Une grande plaque de marbre vert formant porte a été repliée à demi contre la muraille et voilà le coffre magique.

Il avance la main… Il laisse glisser son pic à ses pieds… et des deux mains, des deux mains, il plonge dans ces richesses… Des joyaux! des colliers! des perles! des diadèmes! des diamants à remuer à la pelle!… Et il les remue, les remue… les soulève, les laisse retomber!… enfonce le bras, ne se lasse pas de palper, de toucher, de prendre, de laisser et de reprendre toutes ces merveilles qui valent des millions! Des millions!… Et dans son casque, il pleure!… il rit!… il étouffe!…il délire!… «Ivana!… Ivana!…» soupire-t-il. Et il s'appuie à la muraille pour ne pas tomber, car il sent que sous lui ses jambes flageolent et qu'il n'a plus la force de conserver son équilibre dans l'élément liquide qui l'enserre… Il pousse, en s'y accrochant, la porte de marbre vert… Oh! miracle!… derrière cette porte… une autre est ouverte… et une autre… et une autre encore!… Sur cette partie du mur, les plaques de marbre n'ont pas été refermées… Le maître, dans sa fuite épouvantée, n'en a sans doute pas eu le temps… et il est possible que les autres murs, que les autres plaques renferment elles aussi des millions!… des millions!…

Rouletabille revit, dans son imagination en désordre, cette scène suprême où Abdul-Hamid, sentant sa dernière heure de souveraineté venue et peut-être sa mort prochaine, a voulu revoir, une dernière fois avant de partir et peut-être de mourir, toutes ces richesses accumulées depuis tant d'années… Une dernière fois, il a voulu s'en repaître la vue puisqu'il ne pouvait les emporter et il est descendu une dernière fois par le couloir de Durdané et la vasque immense du jardin d'hiver dans la chambre des trésors!… Et il a ouvert les portes de marbre vert… mais il n'a pas eu le temps de les refermer toutes…

Il n'a pas eu le temps de les refermer toutes… Talonné par la peur… il s'est enfui!… il est remonté juste à temps pour noyer derrière lui tous ses joyaux et tous ses millions… car ce n'est pas seulement des bijoux qui se trouvent là, entassés, mais de l'or! de l'or!… Des monceaux de pièces d'or!… De quoi acheter toutes les consciences et payer tous les crimes!… de quoi racheter peut-être l'empire, un jour!…

Pour Rouletabille, tout cela ne représente qu'une chose, une chose pour laquelle il donnerait cet or, et ces perles, et ces joyaux, et ces rubis, et ces émeraudes, et ces saphirs, une chose pour laquelle il donnerait tous les diadèmes de la terre: la rançon d'Ivana!…

—La rançon! la rançon!…

Comme il répétait ces mots avec délire il eut un mouvement un peu brusque, car il venait de heurter le pic qu'il avait laissé glisser; il se retourna et contre l'angle de l'une des plaques de marbre entr'ouvertes il brisa sa petite lampe électrique.

Aussitôt toute cette magie s'éteignit et il fut plongé instantanément au sein des plus profondes ténèbres.