Enfin la porte s'ouvrit et un grand diable de cavas, doré sur toutes les coutures, attendit que le jeune homme se nommât. Il lui fit deux fois répéter son nom, après quoi Rouletabille fut prié d'entrer.
Le reporter donna l'ordre au cocher de la calèche qui l'avait amené de l'attendre et pénétra dans cette maison préhistorique.
Le cavas l'introduisit aussitôt dans un salon, le pria de s'asseoir sur le divan qui faisait le tour de la pièce et disparut.
Deux minutes plus tard, un grand nègre arriva, portant sur un plateau d'argent des tasses de café et des petits compotiers de cristal pleins de confitures de roses.
Il disparut à son tour.
Cinq minutes encore s'écoulèrent et un vieillard à turban vert, un tout à fait vieux courbé par les ans et dont la barbe blanche semblait balayer le tapis, fit son entrée.
Il salua fort gravement Rouletabille et s'assit, s'occupant tout de suite de la dînette; ce faisant, il ne cessait de parler avec une douce volubilité, sur un ton fort enfantin; seulement, comme il parlait turc et que Rouletabille ne le comprenait pas, Rouletabille ne lui répondait pas.
Rouletabille goûtait à ces petites sucreries avec impatience et à chaque instant regardait du côté de la porte par laquelle le vieillard était entré; mais ce fut une autre porte qui s'ouvrit: un énorme eunuque, soulevant une tapisserie, laissait passer un fantôme noir.
Quel événement prodigieux se passait-il donc pour que ce fantôme noir, qui était une femme, franchît les portes du sélamlik réservé exclusivement aux hommes, surtout dans les antiques demeures comme celle-ci, habitées par de vieux Turcs à turban vert?
Il était impossible de voir quoi que ce fût des traits de cette femme; elle devait avoir triple voile sous son tchartchaf funèbre dont toutes les grandes dames turques s'emmitouflent maintenant pour sortir et qui ne laisse point, comme le yalmack des anciens temps, la possibilité de découvrir au moins le front et la splendeur du regard.