—S'il eût souffert!… surtout maintenant que je ne lui dois plus rien, du moment que c'est toi qui as tué Gaulow!… Ah! petit Zo! petit Zo!… quand j'ai lu ce que tu m'écrivais là… que Gaulow n'était pas mort de la main d'Athanase, là-bas, sur cette affreuse petite place, dans ce terrible petit village de l'Istrandja… et qu'il avait pu s'échapper… et que c'était toi qui l'avais tué au fond de la chambre des trésors!… vois-tu, petit Zo, j'ai pleuré et j'ai prié le bon Dieu comme lorsque j'étais toute petite… c'était si affreux pour moi de me donner à cet Athanase qui m'a toujours fait un peu peur, que je n'aimais pas, que je n'ai jamais aimé… Et cependant, je n'aurais pu me refuser, petit Zo: je lui avais juré, autrefois, que je serais sa femme le jour où il m'apporterait la tête de Gaulow! et je croyais qu'il avait tué Gaulow!… je n'avais plus qu'à mourir le jour où j'ai cru cela!… et j'étais bien décidée à mourir… et je me serais tuée certainement à Stara-Zagora où je craignais qu'Athanase ne vînt me relancer, avec la tête de Gaulow, si le général-major ne m'avait reparlé du coffret byzantin et de ce qu'il contenait… alors j'ai compris que ma vie, désormais sacrifiée, pourrait encore servir à quelque chose… mais, petit Zo! ce que je souffrais de te voir souffrir!…

—Pourquoi ne t'es-tu pas confiée à moi?

—Ni à toi, ni à personne! J'avais une honte affreuse de moi!… C'était si horrible ce que j'avais fait!… Il y a des choses qu'une femme comme moi n'avoue pas aux autres parce qu'elle a honte de se les avouer à elle-même… Pouvais-je te dire que je souhaitais la perte de ce loyal soldat qu'était Athanase et le salut de cet ennemi de mon pays, de cet assassin de mes parents qu'était Gaulow?… et qu'entre eux deux je n'avais pas hésité? Et qu'avec fourberie et traîtrise j'avais prêté mes mains à l'évasion du misérable dans le moment qu'apercevant au loin poindre les armées bulgares, j'avais redouté l'arrivée d'Athanase venant réclamer le prix de sa conquête!… Pouvais-je te dire que lorsque Gaulow se disposait à user pour fuir des moyens que je lui procurais… pouvais-je te dire que notre katerdjibaschi était accouru et avait payé de sa vie une lutte avec le bandit?… Non! Non! je gardais toute cette honte pour moi et je ne t'en aurais jamais parlé si tu ne l'avais devinée! Enfin, pourquoi t'aurais-je avoué ces affreuses choses, après avoir cru voir succomber Gaulow sous les coups d'Athanase? Est-ce que tout n'était pas fini pour moi? Est-ce que mes explications eussent pu empêcher l'inévitable? Pourquoi me déshonorer à tes yeux comme je l'étais, comme je le suis encore aux miens? Si je te disais qu'encore à cette minute où je t'avoue tout cela, j'ai honte de moi, j'ai honte, petit Zo!

—Comme tu m'aimais! soupira Rouletabille, en se prosternant sur les mains d'Ivana.

—Et tu en as douté!

—Pardonne-moi, Ivana!… Pardonne-moi… Oui, c'est moi qui suis un misérable de ne pas t'avoir devinée plus tôt, mon ange chéri!… Mais je vois bien que l'amour est ainsi fait qu'il se plaît à nous aveugler dans le moment que nous aurions le plus besoin de voir clair!… Certes, si j'avais été en tiers dans cette aventure, si j'avais été à la place de La Candeur par exemple, ou de Vladimir, je t'aurais devinée tout de suite… Mais j'aimais et j'étais jaloux!… C'est dire que j'étais devenu, à cause de cette horrible jalousie, qui était une insulte à notre amour, le plus stupide des hommes!… Et c'est l'amour qui se vengeait ainsi de ce que je ne t'eusse point dès l'abord mise au-dessus de tout soupçon, en dépit de l'apparence accusatrice de tes actes ou de tes gestes, ou de ta mine, ou de ta parole! J'aurais dû me dire tout de suite—ce que je ne me suis dit que lorsque j'eus reçu ta lettre d'adieu à Stara-Zagora: Elle m'aime!… Elle m'aime par-dessus tout!… Eh bien! essayons d'expliquer avec cela l'inexplicable! Et tout de suite j'aurais compris, en rapportant tout à cet amour, que c'était à cause de ton amour que tu te faisais un instant la complice de l'abominable Gaulow! J'aurais compris ce que j'ai compris à Stara-Zagora, dans cette nuit de douleur et de larmes qui a suivi ton départ, j'aurais compris que puisque tu poursuivais Gaulow, après l'avoir fait fuir, et cela dans le dessein de le tuer, tu ne voulais point tenir Gaulow de la main d'Athanase!… Explication logique et la seule possible de ta conduite à toi, Ivana, et aussi de celle d'Athanase, qui s'occupait de s'assurer de Gaulow avant de te sauver, Ivana! C'était donc que tu t'étais promise à lui s'il te vengeait de Gaulow; et seulement à cette condition-là!… Voilà ce qui m'est apparu à Stara-Zagora!… Voilà pourquoi, après avoir compris cela, je fus pris d'un désespoir sans borne, car croyant Gaulow mort de la main d'Athanase, comme tu le croyais toi-même, je croyais mort notre amour!… Aussi tu devines ensuite ma joie, joie que je n'ai pu te décrire dans ma lettre, quand j'ai appris qu'il était vivant!… Il était donc possible de le reprendre à Athanase, de lui rendre une liberté nécessaire pour que nous puissions ensuite le reprendre nous-mêmes et exercer une vengeance qui nous aurait enfin délivrés sans qu'Athanase ait à en réclamer le prix!… Alors je fis comme toi!… Le crime que tu avais accompli vis-à-vis d'Athanase en faisant échapper Gaulow une première fois, je l'ai accompli, moi, une seconde!… Et mes amis et moi nous avons recommencé derrière Gaulow, sauvé par mes soins, cette poursuite jusqu'à la mort… Malheureusement, il nous échappait et c'était Athanase qui mourait!…

—Ceci est affreux! exprima Ivana en frissonnant. Il est mort… Il ne faut pas nous réjouir de cette mort-là! cela nous porterait malheur… Dis-moi bien comment il est mort!…

—Eh! Ivana, je te l'ai déjà expliqué dans ma lettre… répondit Rouletabille en mentant ici, avec un grand sang-froid. Il est tombé devant nous dans un parti de Turcs qui l'a criblé de balles… Les Turcs, nous voyant, se sont enfuis, et nous sommes arrivés pour constater la mort de notre ami…

—C'est cela qui est épouvantable, dit Ivana… Il est mort certainement en courant derrière son prisonnier et c'est nous qui sommes responsables de sa mort!

—Je ne le pense point! exprima encore Rouletabille avec une effronterie grandissante, et je voudrais bien te rassurer tout à fait sur ce point. Athanase ne devait pas savoir que son prisonnier se fût enfui. Il revenait au camp quand il a été surpris par les Turcs. Voilà la vérité! Il est tout à fait superflu de te créer d'inutiles remords!… Et puis, entre nous, bien qu'il soit ton cousin, je te dirai que cet Athanase ne mérite point, en vérité, d'être pleuré. C'était un brave soldat, oui!… mais qui songeait surtout à ce que tu lui avais promis!… Toi-même, Ivana, ta personne ne lui était précieuse qu'autant qu'il pouvait espérer te revendiquer!