Là, devant eux, se courbant en une attitude des plus correctes, dans son habit de suisse d'hôtel et la casquette à la main, ils reconnurent M. Priski!
Tous deux restèrent comme médusés par cette étrange apparition.
Que faisait M. Priski dans cet hôtel de Bellevue? Par quel hasard, à peine croyable, l'ancien majordome de la Karakoulé se trouvait-il si à point pour saluer Rouletabille en un jour comme celui-ci?
La présence de M. Priski leur rappelait à tous deux des heures si difficiles qu'ils ne pouvaient le considérer sans une émotion qui touchait de bien près à l'angoisse, sans compter que chaque fois que M. Priski leur était apparu, l'événement ne leur avait pas porté bonheur. Il était comme l'envoyé du destin, comme un lugubre messager, en dépit de ses bonnes paroles et de son sourire éternel, annonciateur de catastrophes.
Rouletabille était devenu tout pâle et ce fut La Candeur qui retrouva le premier son sang-froid pour demander à M. Priski ce qu'il faisait là et ce qu'il leur voulait.
—Ce que je veux? répondit M. Priski, avec sa mine la plus gracieuse, ce que je veux? mais vous présenter mes hommages et mes souhaits de bonheur, mon cher monsieur Rouletabille! Et croyez bien que je regrette de n'avoir pu aller à la cérémonie ce matin, mais le patron m'avait envoyé en course dans les environs; je ne fais que rentrer et je constate que j'ai bien fait de me hâter puisque vous voilà sur votre départ! L'auto est là, monsieur Rouletabille… Le chauffeur fait son plein d'essence et m'a dit qu'il serait prêt dans dix minutes…
—Pardon! fit entendre Rouletabille d'une voix encore troublée, pardon, monsieur Priski, mais vous n'êtes donc plus moine au mont Athos?
—Hélas! hélas! je ne l'ai jamais été, oui, c'est un bonheur qui m'a été refusé. Et je vous avouerai que je n'ai guère été heureux depuis que vous m'avez quitté si brusquement à Dédéagatch…
D'abord je ne retrouvai point mon cheval et comme on refusait de me laisser monter en chemin de fer, vous voyez d'ici toutes les difficultés qu'il me fallut surmonter avant d'arriver à Salonique. Quand j'y parvins, j'appris que le seigneur Kasbeck s'était embarqué pour Constantinople avec le sultan déchu. Comme je ne pouvais entrer au couvent sans la somme qu'il m'avait promis de me verser, j'attendis l'occasion d'aller le rejoindre à Constantinople, occasion qui ne se présenta que trois semaines plus tard par le truchement d'un pilote des Dardanelles qui était mon ami et qui venait d'être engagé par le commandant d'un stationnaire austro-hongrois, lequel quittait Salonique pour le Bosphore.
—Tout cela ne nous explique pas, fit Rouletabille impatienté, comment vous vous trouvez à Paris?…