—Parle!…raconte!… dépêche-toi!… Je sens que je me meurs!…
—Il n'y a pas de quoi!… Écoute; je vous ai donc suivis. Sur les quais de la gare de Lyon j'ai tout de suite trouvé notre homme… Mais il arrivait en retard pour prendre votre train et il sautait dans le rapide suivant qui partait dix minutes plus tard. Tu penses si je l'ai lâché!… Moi aussi, je suis monté dans le train… Il devait savoir où vous alliez, être renseigné sur votre «destination», car il était assez tranquille. Ah! je l'observais! Il n'était pas beau à voir! Il devait manigancer quelque sale coup… Je ne le lâchai pas! Et puis, juste en arrivant à Menton, je l'ai perdu!… Il y a eu une bousculade dans le souterrain du débarcadère… Quand je suis arrivé au bout du couloir, sur la place… plus d'Athanase!… Je demandai à des cochers s'ils l'avaient vu… Je leur donnai son signalement… Je ne pus rien savoir… Alors l'idée me vint que vous aviez dû tous les deux passer moins inaperçus. Et c'est ainsi que j'ai appris par un cocher que vous vous étiez fait conduire au jardin de Babylone à Garavan!… Je n'avais pas besoin d'en savoir plus long… Et j'ai veillé sur vous sans que vous vous en doutiez, tout l'après-midi, toute la soirée… J'étais content. Pas d'Athanase!… J'espérais bien qu'il avait perdu votre piste… Je ne voulais pas vous déranger… vous ennuyer… Je me disais: «Demain, je préviendrai Rouletabille et ils ficheront le camp!»
«… Là-dessus, la nuit arriva… Oh! je veillais sur vous! comme un chien de garde!… et puis, tu sais, prêt à mordre!… J'étais entré dans le jardin par la petite porte de Garavan que je n'ai eu qu'à pousser… Le commencement de la nuit s'est bien passé. Je faisais le tour de la propriété et, mon vieux, si Athanase m'était tombé sous la main!… Tout à coup, mon vieux, figure-toi que je le rencontre!… Mais, tu sais, je n'avais plus besoin de lui faire passer le goût du pain!… Écoute, Rouletabille, je ne te demande pas si je te fais plaisir… En tous cas, nous n'y sommes pour rien! pas?… Eh bien, mais ne te trouve pas mal!… Tu es là à me regarder avec des yeux!… T'as plus rien à craindre d'Athanase, mon vieux!… Probable que votre mariage lui a tourné sur la boussole!… Il s'est pendu cette nuit dans les jardins de la villa!… Ah! parole, c'est comme j'ai l'honneur de te le dire… Tu penses le coup que ça m'a fait quand je l'ai trouvé qui tirait la langue… juste devant la porte qui donne sur le boulevard Maritime!… Eh bien, mon vieux, tu sais, je ne l'ai pas plaint, ma foi, non!… et, tout de suite, je n'ai pensé qu'à vous… Je sais que vous étiez passés par cette porte-là… Je me suis dit: «Je ne veux pas qu'ils rencontrent un pendu—et ce pendu-là! au lendemain de leur nuit de noces! Mme Rouletabille serait dans le cas d'en faire une maladie!…» Et alors, mon vieux, eh bien voilà! J'ai été prévenir le maire, je lui ai dit de quoi il retournait et je l'ai prié de faire faire en douceur le procès-verbal et de faire enlever le corps de façon que vous ne vous aperceviez de rien!…Quand le maire a su qu'il s'agissait de Rouletabille, il a fait tout ce que j'ai voulu!… Il m'a dit qu'il s'arrangerait avec le procureur pour qu'on ne vienne pas troubler votre première matinée de noces… Seulement, maintenant, fichez le camp!… Ce soir, les journaux vont raconter l'histoire… Les magistrats vont certainement vouloir vous interroger quand ils sauront que vous avez passé la nuit dans la villa… Et, en ce moment, ta femme est bien impressionnable…
Rouletabille écoutait La Candeur… l'écoutait… l'écoutait…
Alors, vraiment, l'abominable cauchemar… le pendu… ils n'avaient pas rêvé…
—La Candeur!… La Candeur!…
—Rouletabille!
—Moi aussi, je l'ai vu, le pendu!…
—Non!…
—Si!… Et Ivana aussi l'a vu à la porte du boulevard Maritime… et nous avons été moins braves que toi!… Nous nous sommes sauvés!…