—Raconte, Dotchov, comment Athanase est mort…
—Il est mort comme je vais vous dire, et cela sur saint Georges et les saints, ce fut tel que voilà: Athanase, qui était tombé dans le torrent, réussit lui aussi à en sortir sans être vu des bachi-bouzouks et il grimpa devant moi dans un grand hêtre…
Tous ceux qui étaient là montrèrent le hêtre sur l'autre rive, en disant:
—Ce hêtre-là… ce hêtre-là!…
—Comme vous voyez, reprit le bon Dotchov, l'arbre est très haut! Bien caché, Athanase pouvait attendre le moment propice à sa fuite. Les bachi-bouzouks, furieux, battaient le pré aux porchers, la campagne, les bois, le ravin… Le malheur voulut que l'un d'eux revînt avec son chien et ce chien alla tout de suite à l'arbre. Le chien se mit à aboyer. Les bachi-bouzouks levèrent la tête et aperçurent Athanase. Ils se mirent à tirer dessus comme sur une corneille et bientôt Athanase bascula et vint s'écraser au pied de l'arbre. Le malheur voulut encore que l'un des porchers vint à passer avec deux porcs. Les bachi-bouzouks coupèrent les oreilles d'Athanase et en donnèrent une à dévorer à chaque porc… puis, comme la nuit venait, ils s'en allèrent après avoir dépouillé le cadavre.
«Moi, je me glissai jusqu'à la dépouille de mon ami et l'enterrai comme je pus en creusant la terre avec ma baïonnette. Ainsi est mort Athanase, père de l'Athanase que voici!
—Dotchov, Dotchov, fit la voix grave et profonde du mendiant Cyrille. Tout cela est tout à fait exact, car moi aussi j'ai vu comment les choses se sont passées!
—Où étais-tu donc? demanda Dotchov, inquiet.
—J'étais dans l'arbre, avec Athanase!
Dotchov se dressa à demi sur ses coussins, comme s'il était soulevé par une force intérieure qui le poussait vers Cyrille, dont il ne pouvait plus détourner le regard. Ses lèvres tremblantes essayèrent de laisser glisser quelques paroles, mais ceux qui l'entouraient n'entendirent qu'un souffle rauque pareil à celui qui précède le râle de la mort.